Notes / septembre 2017

"Dans l'air se meurent les aboiements enroués d'un chien qui semble se lamenter d'avoir manqué votre passage, comme s'il vous attendait depuis toujours."
Frédéric Verger, Arden

21 septembre 2017
Fin de l'été — discrètement, il s'en allé. J'aurai aujourd'hui entendu trois chiens, proches, aboyer.

Dans L'homme aux portraits, Joseph Mitchell donne à sa dépression le sobriquet de "chien noir", L. parlait d'une "mélancolie invincible", et B. évoque sa tendance profonde à l'"alcoolisme"(même quand il est en train de boire de l'eau) — intuition qu'ils parviennent à tenir leur dépression à distance tant qu'ils s'évertuent à la nommer autrement. Comme, adolescent, celle pour qui tu avais un faible et que tu t'évertuais à appeler meilleur amie pour conjurer l'impossible.

20 septembre 2017
C. me signale sa fatigue devant ce pic facile de la critique littéraire : railler un livre parce qu'il est nombriliste. Proust était nombriliste, et Henry Miller, Kafka dans son journal, Montaigne... Il considère que l'éthique ne devrait pas supplanter l'esthétique, y voit un travers de l'époque. J'en suis moins sûre, trouvant plutôt qu'il faudrait faire une distinction entre le narcissisme complaisant et l'auscultation de soi — comme d'un autre — rigoureuse. Deux activités bien distinctes, et dont la seconde seulement peut avoir une portée, allez, disons, même si c'est un gros mot, universelle.

Lisant Le fond du port : la non-fiction me rassure chaque fois, peut-être parce qu'elle n'est pas là pour manipuler le réel, dramatiser le quotidien à coups d’effets, de twists, mais plutôt pour l’ausculter, le dévoiler, en révéler le potentiel à la fois microscopique et cosmique. La non-fiction est le lieu du microcosmique ; elle n'arrive pas en déclamant les arias de la grande Littérature, mais chuchote plutôt mille blagues tragiques dont l'énigme n'est jamais résolue.

19 septembre 2017 
Après Besançon
Il t'aura fallu un peu plus de 24h, au retour de ce festival, pour te consolider à nouveau, n'être plus cette flaque d'eau dépendante d'autrui, cet animal aquatique et traqué. Ces jours t'avaient tout à fait diluée, et tu peinais à retrouver ton territoire propre. Comme si tous ces visages externes réduisaient à peau de chagrin ton espace intérieur, comme si tu n'étais plus capable d'indépendance. Nous ne sommes pas les mêmes quand nous sommes cernés, et tu avais hier au réveil le sentiment, pas franchement fier, de n'être plus qu'une femme-liquide, sous influence, obnubilée par des présences qui d'ordinaire ne sont que des noms.

18 septembre 2017
https://www.youtube.com/watch?v=kf0HYeQp760
Quand il pleut parfois, sans grande originalité, tu codes de nouveaux souvenirs dans ce morceau, qui est comme un gros filet à papillons fait pour capturer les impressions et couleurs du présent, et il te suffira de le ré-écouter des mois des années plus tard, sous la pluie à nouveau, pour que tous s'en évadent, foutraques, véloces, tournoyant dans tous les sens, comme s'il s'agissait d'un mantra pour cyclone intérieur.

17 septembre 2017
"Je lui ai répondu que la réalisation m'intéressait toujours beaucoup moins que l'irréalisé et je ne pense pas seulement à l'irréalisé de l'avenir mais au passé, aux occasions perdues. Ce qui caractérise notre histoire, me semble-t-il, est que chaque fois que nous avons réalisé le centième d'une idée, la joie ou nous en étions nous en a fait laisser tout le reste inachevé. Les institutions grandioses sont d'ordinaires des ébauches d'idées bousillées ; les personnalités grandioses aussi d'ailleurs."
Musil, L'homme sans qualités, p.376 

Mélancolie des rencontres interrompues, comme dirait X., "chagrin des chants inachevés". Il t'est difficile de ne pas tout savoir des gens que tu rencontres. Comme si tu avais un estomac sans limite, une curiosité vorace, avide de dévorer toujours plus d'informations, une boulimie de la rencontre comme de la lecture, et peut-être que la névrose qui préside à ces deux activités est la même, un sens aigu de tout ce qui s'inachève.

16 septembre 2017
C'est d'abord une chorégraphie minuscule, un ballet à une main. Ça dure vingt secondes : des doigts se sont saisis d'un livre, pouce sur la couverture, doigts arabesqués sur la quatrième, un livre qu'on soupèse et qu'on observe avec un regard d'une neutralité saisissante, un parfait poker-face. Si la couverture plait, d'un habile coup de poignet le livre est retourné — et les yeux d'accélérer leurs mouvements de gauche à droite, de haut en bas, de diagonale le plus souvent, glanant ici et là un verbe, un adjectif ; le résumé ne sera pas assimilé en entier mais que l'adjectif ou le verbe aient convaincu et c'est alors le climax de la chorégraphie qui s'engage, dans un effort où tout l'univers semble se condenser : la main droite apporte son aide à la gauche pour ouvrir l'ouvrage, caresser une page, suivre, qui sait, du doigt un paragraphe, et puis, mais c'est un graal rare, il arrive qu'alors sur le visage d'un humain s'esquisse un sourire ou un froncement de sourcils. Le mur de l'indifférence a été franchi. Peut-être même qu'une voix s'apprête à passer celui du son, qu'on va communiquer. La terre arrête ses rondes, l'instant est décisif. Un inconnu, là, face à votre stand, voudrait vous parler. Un échange de 16 phrases exceptionnelles s'en suit et bientôt la terre se remet à tourner - la parole aura été brève, on vous souhaite bon courage pour l'avenir et avec un sourire évasif on décolle vers d'autres livres, d'autres tentatives pour communiquer, abandonnant la vôtre à sa table, qui rejoint la pile de ses semblables. Non, en deux jours de présence à ce Salon, vous n'aurez pas vendu plus de cinq livres mais qu'importe, sous vos yeux, quelques mains auront dansé.

15 septembre 2017
"Rentrée littéraire"
Il y a, en cette rentrée, des livres que j'apprécie feuilleter et même lire, mais qui ne me dérangent (ou ne me démangent) en rien, aussi profond ou sérieux soit leur sujet, des livres qui, je le sens bien, ne vous dérangent pas non plus, vous édifient ou vous épatent au mieux (ce qui, déjà, est quelque chose), mais quand nous en parlons ensemble, il me semble que nous trichons, que nous nous mentons, jouons aux érudits sans rien engager — et que la littérature peut mieux faire.

11 septembre 2017
Chaque fois que tu y retournes, cette évidence : Musil formule "la base profonde" de ta vie. Heureusement, il est mort avant d'avoir fini son oeuvre, et il te reste une marge d'incertitude.

9, 10 septembre 2017
Salon du livre de Nancy
Tu pourrais écrire une liste, un top, des moments d'intense gène que l'on éprouve dans ces salons, tout sauf animés d'une énergie littéraire — et tous ces enjeux de pouvoir cachés dans des sourires, des sourires-sceptres — tu pourrais les additionner et les hiérarchiser, en faire une cathédrale, bâtir un édifice de la gène. Tu es tentée de t'adonner à ça pour conjurer l'ennui, tu recopies des phrases entendues, des pieds arc-boutés, des blagues décevantes, des mains devant les nez pour les cacher — et puis à peine commencé tu arrêtes, ne pas te complaire dans le malaise mais plutôt le conjurer, t'abandonner au présent, essayer de parler vraiment, nous finirons par trouver de quoi rire.

Pourquoi les oiseaux meurent, Victor POUCHET, ed. Finitude, 185 pages.

Parce que les oiseaux meurent 

Il a plu des oiseaux morts, et tout le monde s’en fout. Des cadavres à plumes tombent du ciel, et ça n’intéresse personne. Personne, ou presque — et tout se joue dans ce presque personne : Victor Pouchet, lui, fait de ce phénomène le centre de sa jeunesse. Pourquoi les oiseaux meurent ? Les pigeons-paons de l’Oisellerie du Pont-neuf chuteront-ils un jour ? Et d’où vient qu’on se contente du mot « pluie » pour nommer un phénomène qui évoque plutôt « la fin du monde, la disparition des lois de la gravité, l’impossibilité du vol et de la légèreté » ? Autant de questions que Victor Pouchet cherche moins à résoudre qu’à formuler, au travers d’une enquête normande aux allures de contre-expertise métaphysique. De ce livre, on pourrait dire qu’il est le récit, drôle et piquant, d’une tragédie minuscule qu’on ne voit même plus : celle de vivre dans un monde où les oiseaux meurent. On pourrait aussi dire qu’il est un long poème en prose, une blague tendre de 200 pages semblant avoir des poils, des ailes ou de la peau tant elles sont grouillantes et sensibles, tant on se surprend à désirer que d’autres vivants, à leur tour, s’y frottent. Pas n’importe qui, toutefois. De même que certains livres sont des preuves de Culture, certains auteurs sont des mots de passe, choses précieuses qu’on s’échange sous le manteau dans une même confrérie de sensibilités. Dans celle des spécialiste de « l’insensé minuscule », ceux qui consolent leur difficulté à vivre le tout par le charme du détail et dans laquelle on trouvait Frédéric Berthet, cité en exergue, dans cette constellation de la miniature là, donc, rayonnera désormais Victor Pouchet, expert en oiseaux décédés.

Notes / août-juillet 2017

12 août 2017
Hier, A. me rappelait combien l'été est une période qui rend vulnérable, sous ses apparences festives, un temps difficile à traverser — car depuis l'enfance, nos étés marquent des ruptures, deux mois pour digérer la fin. Ruptures avec le monde scolaire, avec des amourettes, temps de deuil de tous ceux qu'on ne reverra plus avant longtemps, voire plus jamais. Combien de visages disparus l'été, oubliés entre deux vagues ?

15 août 2017
L’amitié se travaille, se cultive, elle n’est pas une chose donnée une bonne fois pour toutes dont on pourrait tranquillement jouir ; il faut encore fournir un effort, ne pas se contenter d’ignorer l’autre à l’apparition de ses premiers défauts — comme on zapperait aussitôt, à la télé, des images déplaisantes — mais plutôt l’observer fixer encore, encore et mieux. Puiser en soi la force de fournir encore un peu d’attention. L’amitié est une pratique, et c’est à cette pratique que nous nous adonnons, tant bien que mal, quand nous répétons, quand nous discutons, quand nous essayons de nous rendre meilleur avec nos petits projets, si dérisoires et pourtant si importants. Il faut accepter de se montrer vulnérable, fatigué, irascible, feignant ou trop émotif, il faut pouvoir se voir imparfait dans les yeux des autres, et il faut encore, c’est peut-être le plus dur, supporter que ces autres, parce qu’ils sont nos amis, nous aiment quand même, nous aiment malgré tout.

20 août 2017
La joie d'entrer dans une bibliothèque et de sentir que les livres sont toujours là, disponibles, apaisés. Sensation précise d'une expérience "liquide amniotique".

27 août 2017
Sur scène, l'impression de sortir de soi, de faire corps avec le contexte, de devenir une partie de kebab veggie qu'on mange en vous observant, la tomate peut-être, de la devenir si absolument que le moment sous les projecteurs devient une expérience métaphysique. Dans le paradigme d'une conscience augmentée, il y avait l'expérience de la mort imminente ; il y a, avec la scène, celle de la vie immanente.

31 août 2017
J'essaye d'expliquer à H. pourquoi des oeuvres comme La vie est belle, Pourquoi les oiseaux meurent, de même qu'Arden ou encore, ou même, En attendant Bojangles ne me semblent pas niaises du tout, mais travaillées de l'intérieur par un sens du tragique irréconciliable (et pourtant couplé) avec un terrible amour de la vie — si bien que leur fantaisie m'apparaît comme la violette qui pousse sur la tranchée, comme les poèmes que se récitaient les prisonniers à Buchenwald, comme le rire doux de celui qui se sait condamné à mort. Des tendresses qui résistent malgré tout.

29 juillet 2017
Le labeur d'écrire : à chaque phrase, entendre tout ne ce qui n'est pas dit, qu'on ne connaissait pas, qu'on a pas su penser — et simultanément deviner combien, nerveusement, dans le meilleur des cas tendrement, notre point aveugle sera souligné par ceux qui le repèrent. Nous sommes des petits tas d'insuffisances.

25 juillet 2017

Les livres, comme les visages, prennent des rides à force d'avoir vécu.

23 juillet 2017
Promenade dans Christiania, cette ville libre, auto-gérée, à côté de Copenhague, où la weed et les arbres font figure de couple royal — sacré. L'atmosphère en une phrase : "Je me souviens d'un type complètement barge. Il avait donné de l'acide à son chat et la pauvre bête était devenue agoraphobe."

20 juillet 2017

Lecture du journal de Claude Roy — certaines mélancolies me sont presque insoutenables, trop belles, trop "injustes", mot ici entendu comme l'entend un enfant. Son amitié avec Robert Antelme aurait de quoi faire trembler tous les mentons du monde, si on prenait la peine de l'étudier. Recopié beaucoup, dont ce paragraphe que je place à nouveau ici, pour être sûre de le re-lire : "Ainsi était Robert Antelme, sans doute le meilleur homme que j'aie connu. A la fin des après-midi où j'avais pu passer le voir à l'hôpital, si je restais seul avec lui, à ce commencement de la nuit, je retardais autant que possible le moment de le quitter. Puis je disais : "Veux-tu que je te mette la télé ?" Robert faisait signe que oui. Mais je savais bien qu'il ne la regarderait pas, qu'il souhaitait seulement que je l'ouvre, afin de pouvoir porter son regard ailleurs, et que je ne voie peut-être pas que ses yeux étaient pleins de larmes. Je l'embrassais. Je sortais. Je marchais dans les longs couloirs des Invalides, jusqu'au boulevard de nuit et je pensais à Robert, plein de nuit lui aussi, plein de solitude et de cette chose inexplicable dans le malheur du mal qu'on appelle la bonté."


15 juillet 2017

Sans doute qu’on reconnait les meilleurs concerts à ce qu’ils vous font moins éprouver, au delà de la musique, une idée de la vie. Hier, j'assistais à un évènement d'Erykah Badu aux jardins de Tivoli, le plus vieux parc d'attractions d'Europe, un parc danois où des montgolfières snobent des bateaux pirates qui communiquent avec des baleines aux ventres gonflés d’humains qui regardent des montagnes russes parcourues par des gnomes blonds qui sont en fait des enfants hurleurs — un parc où traine une magie désuète et émouvante qui impressionne sans clinquer. Alors qu’arrivés en avance on en visitait les recoins, il pleuvait des lacs glacés sur nos têtes, et ailleurs sans doute aurait-on alors songé à se plaindre mais là bizarrement, non, nos sourires semblaient plutôt coincés dans des bouches trop petites, comme si une joie cruelle sévissait dans ce parc, qui menaçait de faire péter les commissure de vos lèvres, comme s'il y avait quelque chose de terriblement excitant à attendre là parmi les oies, les grives et les canards sauvages une Erykah qui arriverait entre l’arc-en-ciel et la boue. Bientôt elle fut sur scène. Le son manquait de puissance, le public de patience, mais il y avait pourtant de quoi être aussitôt saisi, parce que Badu était là avec son turban rembourré en communication directe avec le ciel, son regard sec et sa bouche indépendante, elle était là ainsi taillée et découpée, vêtue et coiffée qu’elle semblait moins dire « voilà mon concert » que « voici ma proposition pour l’homme » (Chevillard). Et cette proposition galvanisait, une proposition ni sexy ni virile, ni douce ni agressive, ni jeune ni âgée mais tout ça à la fois à coup de savants dosages et de mélodies hypnotiques. Devant moi, des danois ivres communiaient, yeux fermés, connaissant par coeur chaque morceau. A côté, des russes cherchaient le meilleur angle pour un selfie, jusqu’à faire tomber leur perche dans la boue. Un vieil homme, derrière, levait la main en rythme façon rappeur. Puis vint le moment où, sous des lumières rouges écarlates, Badu nous raconta gravement une scène du documentaire « The fourth World War » qui l’avait marquée. Manipulant une arme invisible entre ses mains, elle dit — vous, vous le public danois, imaginez que vous étiez le peuple à Mexico il y a quelques années ; moi sur scène, le mec de l’armée qui vous surplombe, et nous, séparés par cette barrière noire à ceci près que si vous la franchissez ici on vous demande de reculer alors que là bas on vous tuait. « Si tu recules pas, t'es mort », voilà ce que les mecs de l'armée disaient au peuple qui souhaitait passer, jusqu'à ce que quelqu'un se mette à affirmer calmement qu'ils ne bougeraient pas, parce qu'ils étaient des hommes, avec des droits, dont celui de circuler, et que tous les autres reprennent alors ses mots en choeur, pacifiquement, mais avec une telle conviction que les mecs de l’armée furent pris de court dans leur surenchère de violence et finirent par les laisser passer. Tranquillement, ils avaient pris le pouvoir. Parce que c’est possible, de prendre le pouvoir. Mais il faut commencer par croire en soi-même. Alors crois en toi-même. 
Et le beat de reprendre, la lumière rouge d’exploser en nuées bleues, jaunes, vertes, et moi de croire entendre les oies hurler avant de penser soudain à cette phrase prononcée en 1843 par le fondateur des jardins de Tivoli, Georg Carstensen, pour convaincre le roi de lui lâcher de l’argent : « lorsque le peuple s'amuse, il ne pense pas à la politique ». Crois-tu.

10 juillet 2017
Danemark. Quand vous partez seul, les premiers jours dans une ville étrangère, vient ce moment où vous vous trompez de rue, tournant à droite trop tôt, et où, profitant de votre bévue, continuez à marcher. Comme si une force vous poussait à vous engager plus encore dans votre erreur, un ogre invisible poussant votre dos, et vous avancez dans une direction que vous savez erronée vous efforçant de ne plus penser à rien jusqu'à finir par être tout à fait perdu dans un décor sans repères, un décor qui ne brille pas ; vous voilà dans le gris du gris de la ville et c'est alors comme si, sans repères, le voyage enfin commençait. Vous éprouvez la discrète joie d'errer.

3 juillet 2017
Déception à lire la correspondance de W., déception et soulagement de pair. Un de mes sentiments préférés : me souvenir qu'il n'y a pas de dieu — aucun être parfait — que le génie de la musique manquait d'esprit, que le plus amical des hommes manquait de rigueur, que le littéraire était un idiot en mathématiques et le militant un très piètre mélomane — qu'il n'y a que des choix, des humains ayant choisi une vie, s'étant ainsi limités, et dont on peut, au mieux, trouver les limites géniales.

Les rêveuses, Frédéric VERGER, ed. Gallimard, 445 pages.

War is but a tale


En mai 1940, à quelques kilomètres imaginaires de la Marsovie et des forêts d’Arden où se déroulait le premier roman de Frédéric Verger, les armées de Hitler écrasent la France. Peter Siderman, jeune Allemand engagé dans l’armée française, se résigne alors à prendre l’identité d’un mort pour survivre. Ressuscitant à la place d'un autre, il doit bientôt partager sa famille, son territoire, ses relations et, à partir d'informations glanées dans son journal intime, interpréter son caractère et ses manières — opportunément ironiques et joueuses, comme si le macchabé avait anticipé l’affaire. Et ce qui commençait comme un drame réaliste de vite se changer en drame cosmique.
C’est qu’il y a d’emblée une magie enivrante et un peu désuète, dans l’écriture de ce livre, il y a d’emblée la nostalgie des grandes ambitions romanesques. La nostalgie des romans-royaume — le livre de Verger comptant, pareil à Arden dont il est une sorte de suite moins légère, quelques 445 pages et à peu près autant de péripéties — mais aussi celle des romans-kaléidoscopes — et au fil des pages, mille images s'enchâssent, précises et sensuelles, des ciseaux que l'on fait claquer sur des cheveux « avec la férocité d'un clown » à cet oiseau qui « enchaine sans fin les six notes de la Marseillaise, comme à la saison des amours », en passant par les lèvres du mort « minces, bleuâtres, donnant un air de quiétude un peu hautaine, comme s’il était satisfait de ne plus jamais avoir à parler ». Il y a d’emblée la nostalgie de ces mondes astraux et désespérés où l'on sait que tout est une blague et que tout est néanmoins très sérieux — à commencer par les années 39-45, toiles de fond de cet ouvrage comme du précédent, et sur lesquelles Frédéric Verger ne prétend apporter aucune information inédite, nulle clé de compréhension, se contentant d’en souligner l'absurdité tragi-comique à travers quelques histoires à ressorts et chausses-trappes cruels, comme tout droit sortis d’un magasin de farces et attrapes nazi. « J'ai vu un jour un homme, un bourgeois (...) il était sur le quai, parlait avec véhémence, remuait les bras et on l'a abattu pendant qu'il parlait. C'est une chose affreuse à voir, un homme tué pendant qu'il parle. Alors des gens m'ont souvent demandé : « Qu'avez-vous appris de toutes vos épreuves ?" et moi je leur répond "Rien" qu’y a-t-il à apprendre, je vous le demande ». C’est que la guerre, cette horreur inanticipée et incompréhensible, constitue un terreau idéal pour la fiction. Et que Frédéric Verger, à rebours de la mode littéraire, aime vraiment la fiction.
Ce sont sans doute ses personnages qui en attestent le plus, jouant eux-même des rôles. Des personnages étonnants et colorés aussi allergiques à la gravité que disposés aux comédies — fussent-elles morbides et, parfois, un peu tarabiscotées. C’est là un vieux paysan portant sa cage à poules sous le bras, un commandant au gros rire forcé de théâtre, puis c’est Blanche, une religieuse folle comme échappée du livre de Diderot, c’était dans Arden un duo d'inventeurs d'opérettes avec lesquels Bouvard et Pécuchet auraient été amis, et c’est ici leur pendant féminin (moins attachant, toutefois), un couple de cousines Roaldiennes à demi-sirènes et tout à fait sorcières, de ces créatures qu’on imagine évoluer la nuit quand la lune semble vous « boire l’intérieur des yeux » et que les prisonniers s'évadent. Dans tous les cas, ce sont des figures de conte qui, pareilles à leur inventeur, semblent allergiques à l’inertie d’un certain réalisme, lui préférant les aventures en monts et forêts, dussent-ils, quand celles-ci semblent irréconciliables avec l’époque, s'exposer à la mélancolie. Et lisant Verger de nous y exposer aussi, corollaire des univers imaginaires qui sont des prouesses tendres et qu’on voudrait ne jamais quitter.

Notes / juin 2017

"Il m'est alors venu l'idée de prendre à bras-le-corps tout ce qui m'écrasait et me paralysait, d'en éprouver le sérieux et la validité, et de chercher des moyens de le surmonter, au nom de la conviction, à laquelle je n'ai jamais pu renoncer, que nous ne sommes pas faits pour vivre dans la peur et la tristesse ("nous sommes faits pour bien respirer").""
Mona Chollet, La tyrannie de la réalité

3 juin 2017
Le monde semble parfois être un tissu de vexations en expansion perpétuelle. Et quand je parle à P., si contemporain dans sa manière d'être, je sais qu'il y a des mots à éviter, des mines anti-personnelles à éluder sous peine de le voir, soudain, sur un malentendu, exploser. La chaleur n'arrange rien.

4 juin 2017
V. Despentes, Vernon Subutex 3
M'épate sa rapidité à dresser une cartographie de l'époque, des grandes lignes qui la traversent, de tous les bords ; elle fournit des repères forts, un engagement percutant, dessinant les archétypes du contemporain, y compris et surtout peut-être dans la langue. Parfois, me fatigue quand même une tendance aux gros traits — marquants — et un manque d'empathie pour les figures viriles, caricaturées au point que je ne vois plus toujours de qui, dans le monde réel, on parle. Exception faite de Xavier, dont la lucidité sur l'entre-soi recherché par les gens de droite comme de gauche ("un entre-soi garanti par le partage d'un même ennemi à abattre") en fait un des personnages les plus complexes.
Topographies mentales : Despentes écrit depuis la rue et pour la rue, diurne, elle voit ses contemporains passer et les attrape dans sa toile d'araignée Subutex, c'est sa grand force, admirable, et, sans doute, la raison de son succès (en passant la France n'est sans doute pas si réactionnaire qu'on le dit, pour que Despentes soit l'une des écrivains les plus vendues). Pour ma part, j'ai l'impression d'écrire depuis un lieu intime, pas trop sûr de lui, aux aveux fournis entre minuit et quatre. Comme si je ne parvenais au vrai que dans ce contexte là, celui des nuits, fussent-elles permises en plein jour.

6 juin 2017
P. Roth, Un homme
La fin de vie d'un homme, simplement : cette tragédie-comédie qu'est la vieillesse. Sans péripéties mirobolantes, sans lyrisme excessif et rare, la vieillesse d'un homme comme les autres et qui les vaut tous et qui passe dans la vie et en sort comme ça, l'air de rien, à demi inconscient, pareil aux humains. La singularité de Philip Roth c'est qu'il ne cherche pas à prouver qu'il en a. Il vous montre patiemment que la banalité, pour peu qu'on l'ausculte, bouleverse.

7 juin 2017
On chante mieux quand on fixe un arbre au loin ; il est très difficile de projeter face à un mur ; sans horizon, la justesse vient mal. Les cours de chant m'enjoignent à formuler des maximes de vies.

12 juin 2017 
Lis les informations du jour, et me perds dans le cosmos du web, parcourant aussi les commentaires. Je ferme l'ordinateur, étourdie. Le monde serait-il devenu un vaste tribunal ? Est-ce qu'il n'y a donc plus, partout, que des victimes et des coupables ? Me semble pourtant qu'être vulnérable, dans une position de fragilité, ne signifie pas que l'on est nécessairement victime — ou du moins que l'on veut se voir comme tel. Comme Jean Genet, il arrive qu'on fasse de sa peur un ciel et de la menace une chance. Compliqué, de retirer ce droit là aux autres comme à soi-même. Sans doute ne sommes-nous pas chacun, à temps plein, strictement dominants ou dominés. Sans doute sommes-nous, heureusement, mille autres choses encore ; que deviennent ces centaines d'autres grilles de lecture du monde ?

19 juin 2017
Libération et Le Figaro sont à deux rues d'écart, constat très UMPS, on imagine le gouvernement Macronien créer un tunnel reliant les deux bâtiments, où les journalistes centristes seraient constamment en marche.

21 juin 2017
C. Coulon, Trois saisons d'orage
Que les lieux parfois l'emportent sur les êtres, qu'on peut être saisi par les terres avant de l'être par les visages, que les paysages ont une vie propre, qu'ils sont eux aussi des personnages. Le récit est virtuose et emportant, d'une virtuosité narrative que j'estime — semblable à celle d'un conte — mais que je ne peux tout à fait faire mienne. Tout semble, dans le texte, être absolument vécu comme c'est vécu ; les choses sont ce qu'elles sont ; il ne semble pas y avoir de béance de soi à soi. J'avais senti la même chose, dans un autre style, chez Despentes. La même espèce de force consistant à faire coller les mots à une situation donnée, la capacité d'affirmer sans trop se soucier du contradictoire, des renversements de regards, des appels d'air. Comment font-elles ?

22 juin 2017
Ce qui me rend proche d'un autre : une distance commune, un sens du lointain partagé. Et en nous avouant les kilomètres qui nous séparent, nous les abolissons. J'éprouve de la connivence à embrasser une distance.

25 juin 2017
Etre admiré renvoie à la solitude, la solidifie ; ce n'est pas pour "être admiré" que nous fabriquons des livres, des disques ou des concerts mais c'est pour rencontrer les autres de la meilleure façon qui soit, afin de diffuser une idée de la vie en espérant que d'autres s'en saisissent pour la défendre à leur tour, afin d'accéder à des états auxquels on peine à accéder autrement, aussi, et sans doute pour s'assurer qu'ils ont bel et bien été vécus en les partageant. J'éprouve davantage de joie quand une création entraine une proposition de collaboration, ou quand j'apprends les effets concrets qu'elle a eu sur quelqu'un, que quand on "me flatte".

28 juin 2017
M. Chollet, La tyrannie de la réalité
Au bout d'une centaine de pages, dans la lecture de La tyrannie de la réalité, j'ai eu la troublante impression que Mona Chollet était une ramoneuse planquée dans ma cheminée intérieure — là où quelque chose comme 'le feu de la vie' prend ou non — et qu'elle en clarifiait les parois afin que les flammes se déploient sainement, qu'on puisse ainsi "bien respirer". Soulageante, et en même temps si proche de moi qu'elle me laisse muette pour un temps : juste vouloir et pouvoir la citer, éventuellement actualiser les intuitions qu'elle livre. Une telle adhésion supplante le sens critique.

Notes / avril-mai 2017



"Je crois comprendre qu'il incarne la race très fascinante de ceux qui n'ont jamais douté de rien (...) Ils naissent, vivent et meurent comme si le monde avait été fait pour eux et eux-mêmes pour le monde, et les autres — les douteurs, les indignés, les curieux, Etienne, moi — les regardent passer et s'émerveillent de leur naturel." Michel Tournier, Le roi des Aulnes

25 mai 2017
Recopiant ce passage, lapsus involontaire, je change "la race fascinante" pour "la race fascisante".

Comme quand on se brûle la main, on approche ensuite les flammes avec la plus grande méfiance, je vais désormais sur les réseaux avec parcimonie, par peur du feu. Bertrand, hier : "De nos jours, il y a une violence politique canalisée, dans la mesure où les gens écrivent des conneries sur Internet [...] nous vivons une violence théorique, fictive et un gros manque d’empathie." 

24 mai 2017
Le crépuscule des mâles dominants : hier, j'écoutais discourir S avec une sensation d'anachronisme, de vieille image qui persiste, ses blagues vaguement machistes — maladroites tentatives de créer de la connivence — ne touchaient personne, ou je ne l'ai pas vu. Il semblait en fin de course, figure d'homme vulnérable dont Houellebecq traçait les prémisses. Comme si la tristesse induite par la domination masculine ressortait enfin, et que les plus virils suaient de la mélancolie par tous leurs pores, sueur les rendant paradoxalement émouvants, comme le sont les derniers spécimens d'une espèce.

19 mai 2017
Si les idéologies binaires faisaient voir le monde en noir et blanc, si niant les nuances on perdait les couleurs, si le bâclage intellectuel altérait notre vision, on jugerait sans doute moins vite et moins définitivement.

15 mai 2017
RDV inaugural pour entamer une correspondance avec des détenus francophones. On vous prévient d'emblée : "La gentillesse, la compassion, vous oubliez ; ce qu'il faut, c'est structurer."

5 mai 2017
La France est toute verte et grouillante mais Paris couvre parfois nos yeux d'une couche de poussière. Il m'aura fallu faire une "tournée des librairies" pour le découvrir enfin, réaliser que d'excellents lecteurs sont là, partout, mille et silencieux, attentifs et invisibles, vieillissants et délestés d'ego. Qu'il faut prendre des trains.

28 avril 2017
A mesure que, dans Le vent Paraclet, je découvrais les lignes de Tournier sur le rire blanc, ce comique cosmique, j'éprouvais le vertige de les connaître par coeur, drôles de madeleines m'ayant structurée et dont j'avais oublié l'auteur.

15 avril 2017
Lisant Libération et ses commentaires, sensation que le panoptique de Bentham s'est déplacé dans nos rapports interpersonnels. Nous n'avons même plus besoin que des algorithmes, des caméras ou des micros nous épient, plus besoin qu'un gardien central nous suspecte et nous dénonce. Nous nous en chargeons très bien nous-même, les uns vis à vis des autres, entre proches.

2 avril 2017
Rarement, mais parfois tout de même parfois, dans la conversation, une phrase, deux mots prononcés comme ça, fort ou même pas, deux mots, brusquement et sans raison apparente, nous font l'effet de cette jeune femme, qui, passant près du piano ouvert, le frappe de toutes ses forces se ses poings fermés, et c'est comme si, porte ouverte, un hurlement dissonant faisait irruption dans notre intérieur avant d'aussitôt s'interrompre — il ne reste que l'écho.

Une vie de Gérard en occident, François BEAUNE, ed. Verticales, 279 pages

Et si les clichés n'existaient que dans nos têtes, et si tout était plus grave, complexe et drôle que prévu ? Voilà ce que semble dire François Beaune avec sa Vie de Gérard en occident, assemblage de témoignages vendéens de "Monsieur Tout le monde" pour élaborer une fiction-documentaire frappante de fraicheur — digne continuation de celles qu'il esquissait déjà avec La lune dans le puits, Des histoires vraies de la méditerranée en 2013. Dans la bourgade imaginaire de Vendée Saint-Jean-des-Oies — que l'on rapprochera sans mal d'un Saint-Jean-de-Monts en hiver — Gérard Airaudeau, "gauchiste-écolo-fumier" comme le surnomme le fils du maire, prépare la venue de Marianne, députée locale qui souhaite rencontrer « de vrais gens ». Tout en prenant l’apéritif, il divague dans les souvenirs du coins, impressions locales, joies et difficultés de tous les jours, les restituant dans une langue simple, pleine de trouvailles spontanées, à l’attention d’Aman, un réfugié Erythréen accueilli chez lui depuis peu. Et puis ? Et puis cela suffit : plus de 120 récits minuscules s'en suivent. L'un évoquera « l'invasion des réfugiés parisiens » à venir, l’autre ces « enseignants qui ressemblent à une bande de détenus qui cherchent à s’évader », ailleurs on s’attardera ce fauconnier déçu et reconverti en fonctionnaire de mairie, autre part encore de Justine, qui rend Gérard « fleur-bleu » et le fait pleurer quand il vient la chercher à la gare, ou encore de la difficulté qu'ont les éthiopiens à obtenir un visa parce que « leur dictateur est moins cruel que celui des érythréen ». Partout des histoires uniques et communes, des idées filantes, des absurdités politiques et de l’humour involontaire. Du vécu humainement singulier, que François Beaune capte avec une attention dénuée de complaisance comme de cynisme, là où, peut-être, une oreille inattentive et pressée n'aurait perçu que le retour du même archétype de la Vendée. Et c'est la force de ce livre que de savoir, à la manière d'une Svetlana Alexievitch, « libérer chaque humain de sa propre banalité » pour récolter l’étrangeté commune des souvenirs de ces personnes qui « ici, ne sont pas mieux qu’ailleurs » mais pas pire non plus, juste ordinairement extraordinaires, comme l’effet d’une bouteille de Mélusine quand on est assoiffé.

Paru dans le Matricule des anges n°179