Notes / juillet 2017

29 juillet 2017
Le labeur d'écrire : à chaque phrase, entendre tout ne ce qui n'est pas dit, qu'on ne connaissait pas, qu'on a pas su penser — et simultanément deviner combien, nerveusement, dans le meilleur des cas tendrement, notre point aveugle sera souligné par ceux qui le repèrent. Nous sommes des petits tas d'insuffisances.

25 juillet 2017

Les livres, comme les visages, prennent des rides à force d'avoir vécu.

23 juillet 2017
Promenade dans Christiania, cette ville libre, auto-gérée, à côté de Copenhague, où la weed et les arbres font figure de couple royal — sacré. L'atmosphère en une phrase : "Je me souviens d'un type complètement barge. Il avait donné de l'acide à son chat et la pauvre bête était devenue agoraphobe."

20 juillet 

Lecture du journal de Claude Roy — certaines mélancolies me sont presque insoutenables, trop belles, trop "injustes", mot ici entendu comme l'entend un enfant. Son amitié avec Robert Antelme aurait de quoi faire trembler tous les mentons du monde, si on prenait la peine de l'étudier. Recopié beaucoup, dont ce paragraphe que je place à nouveau ici, pour être sûre de le re-lire : "Ainsi était Robert Antelme, sans doute le meilleur homme que j'aie connu. A la fin des après-midi où j'avais pu passer le voir à l'hôpital, si je restais seul avec lui, à ce commencement de la nuit, je retardais autant que possible le moment de le quitter. Puis je disais : "Veux-tu que je te mette la télé ?" Robert faisait signe que oui. Mais je savais bien qu'il ne la regarderait pas, qu'il souhaitait seulement que je l'ouvre, afin de pouvoir porter son regard ailleurs, et que je ne voie peut-être pas que ses yeux étaient pleins de larmes. Je l'embrassais. Je sortais. Je marchais dans les longs couloirs des Invalides, jusqu'au boulevard de nuit et je pensais à Robert, plein de nuit lui aussi, plein de solitude et de cette chose inexplicable dans le malheur du mal qu'on appelle la bonté."


15 juillet 2017

Sans doute qu’on reconnait les meilleurs concerts à ce qu’ils vous font moins éprouver, au delà de la musique, une idée de la vie. Hier, j'assistais à un évènement d'Erykah Badu aux jardins de Tivoli, le plus vieux parc d'attractions d'Europe, un parc danois où des montgolfières snobent des bateaux pirates qui communiquent avec des baleines aux ventres gonflés d’humains qui regardent des montagnes russes parcourues par des gnomes blonds qui sont en fait des enfants hurleurs — un parc où traine une magie désuète et émouvante qui impressionne sans clinquer. Alors qu’arrivés en avance on en visitait les recoins, il pleuvait des lacs glacés sur nos têtes, et ailleurs sans doute aurait-on alors songé à se plaindre mais là bizarrement, non, nos sourires semblaient plutôt coincés dans des bouches trop petites, comme si une joie cruelle sévissait dans ce parc, qui menaçait de faire péter les commissure de vos lèvres, comme s'il y avait quelque chose de terriblement excitant à attendre là parmi les oies, les grives et les canards sauvages une Erykah qui arriverait entre l’arc-en-ciel et la boue. Bientôt elle fut sur scène. Le son manquait de puissance, le public de patience, mais il y avait pourtant de quoi être aussitôt saisi, parce que Badu était là avec son turban rembourré en communication directe avec le ciel, son regard sec et sa bouche indépendante, elle était là ainsi taillée et découpée, vêtue et coiffée qu’elle semblait moins dire « voilà mon concert » que « voici ma proposition pour l’homme » (Chevillard). Et cette proposition galvanisait, une proposition ni sexy ni virile, ni douce ni agressive, ni jeune ni âgée mais tout ça à la fois à coup de savants dosages et de mélodies hypnotiques. Devant moi, des danois ivres communiaient, yeux fermés, connaissant par coeur chaque morceau. A côté, des russes cherchaient le meilleur angle pour un selfie, jusqu’à faire tomber leur perche dans la boue. Un vieil homme, derrière, levait la main en rythme façon rappeur. Puis vint le moment où, sous des lumières rouges écarlates, Badu nous raconta gravement une scène du documentaire « The fourth World War » qui l’avait marquée. Manipulant une arme invisible entre ses mains, elle dit — vous, vous le public danois, imaginez que vous étiez le peuple à Mexico il y a quelques années ; moi sur scène, le mec de l’armée qui vous surplombe, et nous, séparés par cette barrière noire à ceci près que si vous la franchissez ici on vous demande de reculer alors que là bas on vous tuait. « Si tu recules pas, t'es mort », voilà ce que les mecs de l'armée disaient au peuple qui souhaitait passer, jusqu'à ce que quelqu'un se mette à affirmer calmement qu'ils ne bougeraient pas, parce qu'ils étaient des hommes, avec des droits, dont celui de circuler, et que tous les autres reprennent alors ses mots en choeur, pacifiquement, mais avec une telle conviction que les mecs de l’armée furent pris de court dans leur surenchère de violence et finirent par les laisser passer. Tranquillement, ils avaient pris le pouvoir. Parce que c’est possible, de prendre le pouvoir. Mais il faut commencer par croire en soi-même. Alors crois en toi-même. 
Et le beat de reprendre, la lumière rouge d’exploser en nuées bleues, jaunes, vertes, et moi de croire entendre les oies hurler avant de penser soudain à cette phrase prononcée en 1843 par le fondateur des jardins de Tivoli, Georg Carstensen, pour convaincre le roi de lui lâcher de l’argent : « lorsque le peuple s'amuse, il ne pense pas à la politique ». Crois-tu.

10 juillet
Danemark. Quand vous partez seul, les premiers jours dans une ville étrangère, vient ce moment où vous vous trompez de rue, tournant à droite trop tôt, et où, profitant de votre bévue, continuez à marcher. Comme si une force vous poussait à vous engager plus encore dans votre erreur, un ogre invisible poussant votre dos, et vous avancez dans une direction que vous savez erronée vous efforçant de ne plus penser à rien jusqu'à finir par être tout à fait perdu dans un décor sans repères, un décor qui ne brille pas ; vous voilà dans le gris du gris de la ville et c'est alors comme si, sans repères, le voyage enfin commençait. Vous éprouvez la discrète joie d'errer.

3 juillet
Déception à lire la correspondance de W., déception et soulagement de pair. Un de mes sentiments préférés : me souvenir qu'il n'y a pas de dieu — aucun être parfait — que le génie de la musique manquait d'esprit, que le plus amical des hommes manquait de rigueur, que le littéraire était un idiot en mathématiques et le militant un très piètre mélomane — qu'il n'y a que des choix, des humains ayant choisi une vie, s'étant ainsi limités, et dont on peut, au mieux, trouver les limites géniales.

Notes / juin 2017

"Il m'est alors venu l'idée de prendre à bras-le-corps tout ce qui m'écrasait et me paralysait, d'en éprouver le sérieux et la validité, et de chercher des moyens de le surmonter, au nom de la conviction, à laquelle je n'ai jamais pu renoncer, que nous ne sommes pas faits pour vivre dans la peur et la tristesse ("nous sommes faits pour bien respirer").""
Mona Chollet, La tyrannie de la réalité

3 juin 2017
Le monde semble parfois être un tissu de vexations en expansion perpétuelle. Et quand je parle à P., si contemporain dans sa manière d'être, je sais qu'il y a des mots à éviter, des mines anti-personnelles à éluder sous peine de le voir, soudain, sur un malentendu, exploser. La chaleur n'arrange rien.

4 juin 2017
V. Despentes, Vernon Subutex 3
M'épate sa rapidité à dresser une cartographie de l'époque, des grandes lignes qui la traversent, de tous les bords ; elle fournit des repères forts, un engagement percutant, dessinant les archétypes du contemporain, y compris et surtout peut-être dans la langue. Parfois, me fatigue quand même une tendance aux gros traits — marquants — et un manque d'empathie pour les figures viriles, caricaturées au point que je ne vois plus toujours de qui, dans le monde réel, on parle. Exception faite de Xavier, dont la lucidité sur l'entre-soi recherché par les gens de droite comme de gauche ("un entre-soi garanti par le partage d'un même ennemi à abattre") en fait un des personnages les plus complexes.
Topographies mentales : Despentes écrit depuis la rue et pour la rue, diurne, elle voit ses contemporains passer et les attrape dans sa toile d'araignée Subutex, c'est sa grand force, admirable, et, sans doute, la raison de son succès (en passant la France n'est sans doute pas si réactionnaire qu'on le dit, pour que Despentes soit l'une des écrivains les plus vendues). Pour ma part, j'ai l'impression d'écrire depuis un lieu intime, pas trop sûr de lui, aux aveux fournis entre minuit et quatre. Comme si je ne parvenais au vrai que dans ce contexte là, celui des nuits, fussent-elles permises en plein jour.

6 juin 2017
P. Roth, Un homme
La fin de vie d'un homme, simplement : cette tragédie-comédie qu'est la vieillesse. Sans péripéties mirobolantes, sans lyrisme excessif et rare, la vieillesse d'un homme comme les autres et qui les vaut tous et qui passe dans la vie et en sort comme ça, l'air de rien, à demi inconscient, pareil aux humains. La singularité de Philip Roth c'est qu'il ne cherche pas à prouver qu'il en a. Il vous montre patiemment que la banalité, pour peu qu'on l'ausculte, bouleverse.

7 juin 2017
On chante mieux quand on fixe un arbre au loin ; il est très difficile de projeter face à un mur ; sans horizon, la justesse vient mal. Les cours de chant m'enjoignent à formuler des maximes de vies.

12 juin 2017 
Lis les informations du jour, et me perds dans le cosmos du web, parcourant aussi les commentaires. Je ferme l'ordinateur, étourdie. Le monde serait-il devenu un vaste tribunal ? Est-ce qu'il n'y a donc plus, partout, que des victimes et des coupables ? Me semble pourtant qu'être vulnérable, dans une position de fragilité, ne signifie pas que l'on est nécessairement victime — ou du moins que l'on veut se voir comme tel. Comme Jean Genet, il arrive qu'on fasse de sa peur un ciel et de la menace une chance. Compliqué, de retirer ce droit là aux autres comme à soi-même. Sans doute ne sommes-nous pas chacun, à temps plein, strictement dominants ou dominés. Sans doute sommes-nous, heureusement, mille autres choses encore ; que deviennent ces centaines d'autres grilles de lecture du monde ?

19 juin 2017
Libération et Le Figaro sont à deux rues d'écart, constat très UMPS, on imagine le gouvernement Macronien créer un tunnel reliant les deux bâtiments, où les journalistes centristes seraient constamment en marche.

21 juin 2017
C. Coulon, Trois saisons d'orage
Que les lieux parfois l'emportent sur les êtres, qu'on peut être saisi par les terres avant de l'être par les visages, que les paysages ont une vie propre, qu'ils sont eux aussi des personnages. Le récit est virtuose et emportant, d'une virtuosité narrative que j'estime — semblable à celle d'un conte — mais que je ne peux tout à fait faire mienne. Tout semble, dans le texte, être absolument vécu comme c'est vécu ; les choses sont ce qu'elles sont ; il ne semble pas y avoir de béance de soi à soi. J'avais senti la même chose, dans un autre style, chez Despentes. La même espèce de force consistant à faire coller les mots à une situation donnée, la capacité d'affirmer sans trop se soucier du contradictoire, des renversements de regards, des appels d'air. Comment font-elles ?

22 juin 2017
Ce qui me rend proche d'un autre : une distance commune, un sens du lointain partagé. Et en nous avouant les kilomètres qui nous séparent, nous les abolissons. J'éprouve de la connivence à embrasser une distance.

25 juin 2017
Etre admiré renvoie à la solitude, la solidifie ; ce n'est pas pour "être admiré" que nous fabriquons des livres, des disques ou des concerts mais c'est pour rencontrer les autres de la meilleure façon qui soit, afin de diffuser une idée de la vie en espérant que d'autres s'en saisissent pour la défendre à leur tour, afin d'accéder à des états auxquels on peine à accéder autrement, aussi, et sans doute pour s'assurer qu'ils ont bel et bien été vécus en les partageant. J'éprouve davantage de joie quand une création entraine une proposition de collaboration, ou quand j'apprends les effets concrets qu'elle a eu sur quelqu'un, que quand on "me flatte".

28 juin 2017
M. Chollet, La tyrannie de la réalité
Au bout d'une centaine de pages, dans la lecture de La tyrannie de la réalité, j'ai eu la troublante impression que Mona Chollet était une ramoneuse planquée dans ma cheminée intérieure — là où quelque chose comme 'le feu de la vie' prend ou non — et qu'elle en clarifiait les parois afin que les flammes se déploient sainement, qu'on puisse ainsi "bien respirer". Soulageante, et en même temps si proche de moi qu'elle me laisse muette pour un temps : juste vouloir et pouvoir la citer, éventuellement actualiser les intuitions qu'elle livre. Une telle adhésion supplante le sens critique.

Notes / avril-mai 2017



"Je crois comprendre qu'il incarne la race très fascinante de ceux qui n'ont jamais douté de rien (...) Ils naissent, vivent et meurent comme si le monde avait été fait pour eux et eux-mêmes pour le monde, et les autres — les douteurs, les indignés, les curieux, Etienne, moi — les regardent passer et s'émerveillent de leur naturel." Michel Tournier, Le roi des Aulnes

25 mai 2017
Recopiant ce passage, lapsus involontaire, je change "la race fascinante" pour "la race fascisante".

Comme quand on se brûle la main, on approche ensuite les flammes avec la plus grande méfiance, je vais désormais sur les réseaux avec parcimonie, par peur du feu. Bertrand, hier : "De nos jours, il y a une violence politique canalisée, dans la mesure où les gens écrivent des conneries sur Internet [...] nous vivons une violence théorique, fictive et un gros manque d’empathie." 

24 mai 2017
Le crépuscule des mâles dominants : hier, j'écoutais discourir S avec une sensation d'anachronisme, de vieille image qui persiste, ses blagues vaguement machistes — maladroites tentatives de créer de la connivence — ne touchaient personne, ou je ne l'ai pas vu. Il semblait en fin de course, figure d'homme vulnérable dont Houellebecq traçait les prémisses. Comme si la tristesse induite par la domination masculine ressortait enfin, et que les plus virils suaient de la mélancolie par tous leurs pores, sueur les rendant paradoxalement émouvants, comme le sont les derniers spécimens d'une espèce.

19 mai 2017
Si les idéologies binaires faisaient voir le monde en noir et blanc, si niant les nuances on perdait les couleurs, si le bâclage intellectuel altérait notre vision, on jugerait sans doute moins vite et moins définitivement.

15 mai 2017
RDV inaugural pour entamer une correspondance avec des détenus francophones. On vous prévient d'emblée : "La gentillesse, la compassion, vous oubliez ; ce qu'il faut, c'est structurer."

5 mai 2017
La France est toute verte et grouillante mais Paris couvre parfois nos yeux d'une couche de poussière. Il m'aura fallu faire une "tournée des librairies" pour le découvrir enfin, réaliser que d'excellents lecteurs sont là, partout, mille et silencieux, attentifs et invisibles, vieillissants et délestés d'ego. Qu'il faut prendre des trains.

28 avril 2017
A mesure que, dans Le vent Paraclet, je découvrais les lignes de Tournier sur le rire blanc, ce comique cosmique, j'éprouvais le vertige de les connaître par coeur, drôles de madeleines m'ayant structurée et dont j'avais oublié l'auteur.

15 avril 2017
Lisant Libération et ses commentaires, sensation que le panoptique de Bentham s'est déplacé dans nos rapports interpersonnels. Nous n'avons même plus besoin que des algorithmes, des caméras ou des micros nous épient, plus besoin qu'un gardien central nous suspecte et nous dénonce. Nous nous en chargeons très bien nous-même, les uns vis à vis des autres, entre proches.

2 avril 2017
Rarement, mais parfois tout de même parfois, dans la conversation, une phrase, deux mots prononcés comme ça, fort ou même pas, deux mots, brusquement et sans raison apparente, nous font l'effet de cette jeune femme, qui, passant près du piano ouvert, le frappe de toutes ses forces se ses poings fermés, et c'est comme si, porte ouverte, un hurlement dissonant faisait irruption dans notre intérieur avant d'aussitôt s'interrompre — il ne reste que l'écho.

Une vie de Gérard en occident, François BEAUNE, ed. Verticales, 279 pages

Et si les clichés n'existaient que dans nos têtes, et si tout était plus grave, complexe et drôle que prévu ? Voilà ce que semble dire François Beaune avec sa Vie de Gérard en occident, assemblage de témoignages vendéens de "Monsieur Tout le monde" pour élaborer une fiction-documentaire frappante de fraicheur — digne continuation de celles qu'il esquissait déjà avec La lune dans le puits, Des histoires vraies de la méditerranée en 2013. Dans la bourgade imaginaire de Vendée Saint-Jean-des-Oies — que l'on rapprochera sans mal d'un Saint-Jean-de-Monts en hiver — Gérard Airaudeau, "gauchiste-écolo-fumier" comme le surnomme le fils du maire, prépare la venue de Marianne, députée locale qui souhaite rencontrer « de vrais gens ». Tout en prenant l’apéritif, il divague dans les souvenirs du coins, impressions locales, joies et difficultés de tous les jours, les restituant dans une langue simple, pleine de trouvailles spontanées, à l’attention d’Aman, un réfugié Erythréen accueilli chez lui depuis peu. Et puis ? Et puis cela suffit : plus de 120 récits minuscules s'en suivent. L'un évoquera « l'invasion des réfugiés parisiens » à venir, l’autre ces « enseignants qui ressemblent à une bande de détenus qui cherchent à s’évader », ailleurs on s’attardera ce fauconnier déçu et reconverti en fonctionnaire de mairie, autre part encore de Justine, qui rend Gérard « fleur-bleu » et le fait pleurer quand il vient la chercher à la gare, ou encore de la difficulté qu'ont les éthiopiens à obtenir un visa parce que « leur dictateur est moins cruel que celui des érythréen ». Partout des histoires uniques et communes, des idées filantes, des absurdités politiques et de l’humour involontaire. Du vécu humainement singulier, que François Beaune capte avec une attention dénuée de complaisance comme de cynisme, là où, peut-être, une oreille inattentive et pressée n'aurait perçu que le retour du même archétype de la Vendée. Et c'est la force de ce livre que de savoir, à la manière d'une Svetlana Alexievitch, « libérer chaque humain de sa propre banalité » pour récolter l’étrangeté commune des souvenirs de ces personnes qui « ici, ne sont pas mieux qu’ailleurs » mais pas pire non plus, juste ordinairement extraordinaires, comme l’effet d’une bouteille de Mélusine quand on est assoiffé.

Paru dans le Matricule des anges n°179

N’être personne, Gaëlle OBIEGLY, ed. Verticales, 313 pages

Une femme demeure un week-end dans des WC et y ausculte des souvenirs infimes et des projections microscopiques. Un grand livre sur l’infini minuscule. Une hôtesse d’accueil reste enfermée trois jours dans les WC de son entreprise avec un stylo à bille et du papier toilette — que se passe-t-il ? Ce qui ressemble au début d’une blague est en réalité le point de départ du livre facétieux et touchant de Gaëlle Obiégly, N’être personne, mémoires d’une femme au lyrisme discret, cloitrée « dans sa boîte, seule, pendant un week-end ».

Les puristes de l’histoire et des personnages seront sans doute décontenancés face à celles et ceux de Gaëlle : ils ont la fixité d’un coq-à-l’âne. Pas de trame dans ce livre ; pour toute continuité, des aperçus. Des visions, des souvenirs et des manières, voilà ce que N’être personne offre — de petits moments piochés dans un calendrier foutraque. C’est que, depuis Mon prochain, Gaëlle Obiégly semble moins concevoir ses livres comme des machines à récits que comme des visionneuses de diapositives. Pareille à Walser qui considérait « le roman comme une forme beaucoup trop vaste pour lui », l’auteur semble préférer « se retirer dans le minuscule et se confectionner des pantoufles avec de vieux habits ». C’est à dire transformer les visions, proposer un catalogue d’images, un répertoires de lentilles pour varier le regard, de sorte à tantôt s’amuser de l’intelligence et des prétentions et tantôt en mesurer le bêtise paradoxale, celle de qui a « repoussé l’enfance et perdu l’infériorité », pouvant pourtant « conduire à des sommets. »

Des échos de cette « infériorité » qui vous augmente, Gaëlle Obiégly en propose à foison. C’est une façon de noter la brutalité d’une service de gériatrie où on s’adresse avec familiarité à une vieille femme qui, elle, « parle avec une énorme gentillesse et retenue par peur qu’on ne la traverse avec des bras ». C’est une manière de souligner l’indélicatesse des policiers contrôlant un Africain en retard à la gare de Nord, seul et affolé, à qui la narratrice, sonnée, finira par tendre son « passeport comme un paquet de Kleenex ». C’est une tendance à concevoir les enfants comme « des êtres qui vont disparaître » et « les enfants [aimés] comme des disparus ». C’est l’intuition qu’il faut, face à un neurologue, cacher son cerveau comme on cache ses « ses oiseaux à un ornithologue, ses bijoux à un joaillier ». C’est, entre les lignes, une invitation à abandonner son image, cesser de vouloir apparaître comme un écrivain, un engagé, un Italien pour plutôt s’asseoir à côté d’un inconnu et partager une cigarette au lieu d’aller… où déjà ? On ne sait plus. C’est un texte qui fait oublier où l’on va. Et c’est peut-être cela « n’être personne », s’oublier ; consacrer son énergie à marcher, observer, et disséquer le réel, quitte à lâcher son propre itinéraire. De la vie, délaisser l’intrigue pour n’en garder que les petits rebonds, évènements inférieurs, résonances intérieures.

Dans le livre de Gaëlle Obiégly tout se joue dans le style, donc, sans qu’elle ne semble pourtant rien avoir à faire de celui-ci ; c’est un texte au grand style parce qu’il se fout de la grandeur du style. Pas un livre qui se prétend « sur », mais un bien un livre qui s’avoue « sous », une écriture de la sous-réalité (François Beaune). Graphomane dans ses WC, on imagine la narratrice comme un gnome aimant et insolent, observant son monde depuis un angle mort, sans intérêts ni enjeux personnels, énonçant les choses telles qu’elles lui apparaissent plutôt que telles qu’elle devraient être ou qu'on devrait les penser.

Ce n'est pas grand chose, N’être personne, pas de grande histoire, pas de savoir rare, pas de révélations chocs, juste un je-ne-sais-quoi délicat et fin, ce presque-rien qui touche et soulage. Comme dans un débat échaudé, quand soudain quelqu'un rit, comme lorsqu'on se retire une épine du pied, comme quand "un cil s'égare sur une joue et qu'il nous est alors offert d’espérer".

Paru dans le Matricule des anges n°178

Notes / janvier 2017

"J'étais sorti dans cet état d'apesanteur, de joie et de bouleversement profond que provoque la rencontre non seulement avec l'insoupçonné, mais avec ce quelque chose qui résonne en soi, et attend d'être sollicité. C'est de l'ordre de l'éveil. Tu peux t'extraire de ta cachette, dit une voix, tu n'es plus seul. Quelqu'un t'a reconnu. Un pan de brouillard se lève, on aperçoit un peu mieux la route devant soi. On marche d'un pas plus léger sur le trottoir après la séance. Et même la rugueuse réalité, qui s'y entend pour reprendre le dessus et nous faire redescendre de nos nuages, ne peut étouffer ce sentiment de la révélation. Car c'est un encouragement à aller là où on ne savait pas que l'on pouvait aller (...)" Jean Rouaud, Comment gagner sa vie honnêtement

30 janvier
Ce que la parution de mon livre a permis, ce sont surtout des rencontres vives, des relations météores. Je devine, dans la publication de critiques ou de portraits, une manière pour deux solitudes de communiquer avec pudeur. C’est ainsi que j’ai perçu certains des textes parus sur ma mère ou mon livre, ces dernières semaines. Ainsi aussi que je conçois les articles sur les autres. Comme des sortes de déclarations d’attention ; des confidences souterraines ; des aveux cachés. Manière de procéder qui m'a touchée à un endroit sentimental plutôt qu’orgueilleux, comme si on disait des amitiés ou des solidarités plutôt que des admirations. Ce qui est, évidemment et de loin, préférable. Je ne connaissais pas l’émotion engendrée par le fait qu’on vous lit et qu’on vous répond — pas qu’on vous regarde, justement pas, mais bien qu’on vous lit et qu’on vous confie quelque chose en retour. Qu’on communique à un endroit juste — des choses qui comptent et non de celles qui brillent. Comme si nous parvenions enfin, pour un temps, à correspondre "à bonne distance".

29 janvier 
Qu’est-ce qui me plait dans le roman de Tanguy Viel dont, pourtant, je ne crois pas à l'histoire ? Difficile d’avoir foi en son dispositif narratif, me semble-t-il, cela sonne faux, volontairement ou non je ne sais pas, on en voit les ficelles. Au delà de la trame, c'est donc son regard qui m'emporte. Ces mouettes devant la mer impassibles, comme « insistant pour faire partie de l’histoire et devenir des témoins inflexibles qui pourrai[en]t se tenir à la barre de tous les tribunaux du monde » par exemple. Ou bien les roses à l’enterrement, qui tombent sur le cercueil comme des « larmes de couleurs sur du bois noir ». Le livre est une pâte à fulgurances. Et puis, je n'en veux pas à l'artifice de la narration car le narrateur y fait sans cesse allusion, destituant toutes les 30 pages l’illusion qu’il s’agirait d’un récit véridique en rappelant, par exemple, « qu’il apporte les lignes de la dernière décennie comme celles d'un cerf-volant dont il actionne les commandes depuis une plage comme s’il avait une vue claire et surnaturelle du temps » ou bien encore qu’on ne fait jamais que rétro-éclairer le passé avec le présent, « qui jette sa lumière vers les grands fonds marins ». Je vois, dans tous ces passages méta, un aveu tacite de Viel, d'un Viel magicien dont on aurait deviné le lapin sous le manteau et qui nous dit élégamment, attendez avant de juger, laissez moi achever mon tour. Et cet aveu discret permet au tour de magie d’opérer. A nous, juges lecteurs, donc, d’être touchés et de pardonner. En vertu l'article 353 du code pénal d'aimer par "intime conviction". 

23 janvier
Il y a partout des présences cachées, des lecteurs véritables, plus véritables que vous encore peut-être, bienveillants pas complaisants, qui s’extraient de leur planque à la parution d'un livre, comme les escargots à l'apparition du beau temps. 

21 janvier
Il y a un an, j’ai tenu un “cahier de rencontres” qui consistait moins à noter méthodiquement tous les noms croisés qu’à répertorier les manières de voir qui allaient avec certains visages ou certaines écritures. Ce que je notais, ce n’était pas “croisé N. le 18 décembre à Barbes” mais bien plutôt “rencontré N. pour qui l’échec est merveilleux, délectation dans le désastre”, espérant ainsi élaborer une sorte de catalogue des perceptions, un répertoires des lentilles de visions possibles, pour pouvoir en enfiler une nouvelle à tout moment, varier le regard. Avec un ami, on appelait ça “le principe du mode”. Se mettre “en mode Bukowsky” ou se mettre “en mode Woolf” en quittant son appartement par exemple, et selon, se rendre attentif à des détails et des enjeux tout à fait différents. Voir la merde au cul d'un chien ou la mélancolie dans son regard.
Ce répertoire je l’ai interrompu par manque de rigueur mais j’en ai gardé le principe en tête, notamment pour lire — et la rencontre avec un livre m’intéresse généralement dans la seule mesure où il aurait une place dans ce cahier, dans la mesure où on peut en tirer une manière de voir, un “mode”, un style en somme.
Celui de Gaëlle Obiëgly dans 'n'être personne' est si singulier qu'il remplit et carrément déborde ce "cahier des charges", donnant non seulement envie de regarder les puces dans les poils du chien, mais aussi envie d’exercer des métiers manuels sans ambition puis de démissionner, et de marcher sur les rebords du trottoir et de tendre son passeport comme un kleenex à un Africain contrôlé sans délicatesse, et de rester bloquer dans un ascenseur avec un neurologue viennois en cachant son cerveau, et d’arrêter d’essayer d’avoir l’air d’un écrivain ou d’un engagé ou d’un italien, et de s’asseoir sans raison à côté d’une femme dans la rue pour engager une clope alors qu’on est déjà en retard pour aller ailleurs, mais où, on ne sait plus. C’est un livre qui donne envie d’oublier où l’on va, n’être personne c’est peut-être ça.
Formellement, c’est l’histoire d’une hôtesse d’accueil accidentellement enfermée un week-end entier dans les WC de son entreprise et qui les transforme en espèce de cabinets d’écriture de sa vie — mais cette histoire importe peu, d’ailleurs en achevant le livre je ne m’en souvenais plus, de la trame, seules me restaient des phrases et des visions dont certaines donnent une légère envie de pleurer parce que c’est trop bô, “comme d’autres soufflent quand c’est trop chaud.”
C’est que ce n’est pas un “livre sur” mais un “livre sous”, un regard qui louche, un coup d'oeil par en dessous, comme si un petit humain ébouriffé, sorte de gnome aimant et insultant, observait le monde depuis un angle mort, sans intérêts ni enjeux personnels, énonçant les choses telles qu’elles lui apparaissaient plutôt que telles qu’elle devraient être ou qu'on devrait les penser. Ce n'est pas grand chose, presque rien en fait, pas de grande histoire, pas de savoir rare, pas de révélations chocs, juste un je-ne-sais-quoi, un regard qui soulage. Comme quand, dans un débat énervé, soudain quelqu'un se met à rire, comme lorsqu'on se retire une épine du pied, comme quand "un cil s'égare sur une joue et qu'il nous est alors offert d'espérer".

18 janvier
Lisant Asli Erdogan, Même le silence n’est plus à toi : impression d'une plongée dans la métamorphose des cendres en phoenix, mais à un moment critique, où on ne distingue pas encore bien les cendres du phoenix — où le tunnel est encore bouché et pourtant. Un dessinateur juif, à Auschwitz, s’évertue à croquer des chevaux imaginaires au milieu des cadavres qui à ses côtés s’entassent. Ali voit dans les explosions des « fissures et des brèches colossales qui s’ouvrent dans la nuit, la réalité débordant d’elle-même comme un torrent déchaîné, s’éparpillant au hasard comme une pluie de confettis ». Force d'Asli : tenir dans une même page et les confettis et les morts.

12 janvier 
"Le fait que la radio s’adresse, non pas à une foule, mais à une quantité innombrable d’individus à domicile, et à chacun de ces individus en particulier, comme s’il était seul… "
Je tombe sur cette entrée de Jean Cocteau dans son Journal (mars 1942) qui dit bien l’aporie de la radio, senti hier. Devant le micro il faudrait être exact et intime, pour cela nous ne sommes pas assez seuls. En ce qui me concerne en tous cas : incapacité à centrer.

9 janvier
"Vous pouvez vous approcher constamment de la réalité, pour ainsi dire, mais vous ne serez jamais assez près, car la réalité est une succession infinie d'étapes, de niveaux de perception, de doubles fonds, et par conséquent elle est inextinguible, inaccessible. Vous pouvez connaître une chose de mieux en mieux, mais vous ne saurez jamais tout de cette chose : c'est sans espoir."
Relu les essais ponctuels de Zadie Smith rassemblés dans Changer d’avis, Changing my mind en VO — si beau titre, je voudrais l'avoir pour épitaphe. La vitalité de ses phrases me plait beaucoup, sa présence à ses propres mots aussi (s’il est vrai que la bêtise est l’absence à soi-même, alors il n’y en a pas une once chez elle). Drôlement libre et joyeusement désespérée parce qu'elle devine l'étendu de la complexité des choses, "l'inaccessibilité de la réalité". Pleine d’une auto-dérision qui ne sombre jamais dans la complaisance. Et d'un sens de la dérision tout court. Sa grande sévérité envers Nabokov est à la hauteur de la grande tendresse qu’elle semble lui porter. De même pour son père. J'admire les gens qui, comme elle, osent aimer durement.


Notes / décembre 2016

"C'est l'heure où les gens rentrent du théâtre ou du restaurant. J'aperçois leurs silhouettes comme des surfaces noires dans les rectangles jaunes, je les vois retirer leur malcommode tenue de soirée, s'intérioriser en quelque sortent. Toutes les connexions intimes qui rappellent maintenant leurs droits font la vie pour eux, se dédoublent. Dans ces chambres, qui ont été souvent les témoins de leur solitude, flotte la tentation de se laisser aller, d'oublier les impératifs du jour.
Musil, Journal (d'hiver)

26 décembre

Oublier les impératifs du jour, étourderie dont je suis incapable ces derniers temps ; pas le temps de prendre des notes, à peine celui d'une douche, chaque heure est conduite dans un but précis que je n'atteins jamais. Ce qui est évidemment une chance, travailler ce à quoi l'on croit est une chance que chacun devrait avoir. Toutefois cette chance s'accompagne, pardonnons le cliché, de la sourde angoisse d'être responsable. Sûrement parce qu'il n'y a pas que soi en soi et qu'à moins d'être sourd, il est difficile d'être serein dans un monde pétri d'angoisses politiques et sociales croissantes et légitimes  — heureusement tout cela est bêtement contrebalancé par la joie diffuse qu'apporte les néons des rues. Sentir ce qui redémarre d'inédit quand tout s'achève. Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas éprouvée, la sensation phoenix des fêtes. Impression d'une fenêtre soudain ouverte dans un insoutenable sauna. Eu aussi, quand même, le temps de lire William Carlos William. Repos immédiat : devrait être prescrit sur ordonnance. Et C. a raison quand il défit quiconque de voir Paterson jusqu'à la fin sans avoir envie de se mettre à la poésie concrète. Chaque jour, envie de décrire les fissures de mes tasses. Nos casseroles abimées et aimées.

"C’est pourquoi, pour écrire, faut-il avant tout (à 90%) vivre. Les gens y veillent, non pas en réfléchissant mais par une sous-réflexion (ils veulent être aveugles pour mieux pouvoir dire : Nous sommes fiers de vous! Quel don extraordinaire! Comment trouvez- vous le temps nécessaire, vous qui êtes si occupé? Ça doit être merveilleux d’avoir un tel passe-temps. Mais vous avez toujours été un enfant bizarre. Comment va votre mère?) --La violence du cyclone, le feu, le déluge de plomb et enfin le prix-- Votre père était si gentil. Je me souviens très bien de lui."
  
25 décembre
Comme beaucoup de gens, Noël est la période où j'éprouve avec la plus vive intensité “un effet de téléscopage”, le sens de tous ces mondes parallèles qui cohabitent, hermétiques les uns aux autres. Hier avec ma mère, ne sachant pas plus que les autres années comment nous y prendre pour fêter, nous allions voir le dernier Jarmush au cinéma, Paterson donc, beau et minutieux film sur un chauffeur de bus, dont on est ressorties doucement groggy, notre acuité sur le monde précisée, nos synapses gentiment enluminés d’une espèce de mélancolie active — esprit de Noël. Sur le chemin de Nantes à Rezé, nous croisions les solitaires des fêtes. Un homme ivre essayant de jouer au Rubik’s cube avec sa dernière fiole de vodka ; un sosie de Beckett qui cheminait sans but dans un grand manteau élégant et désagrégé ; deux trentenaires enfin, s’occupant de leurs sandwichs à l’arrêt du tram et sur lesquels Jeanine ne manqua pas de sauter : “السلام عليكم صباح الخير” (salut les gars, ça va ?), et de discuter jusqu’à apprendre qu’ils étaient libanais, ou en tous cas prétendait l’être pour ne pas subir un racisme anti-maghrébin (“ils se sont repris bizarre au moment de me dire d’où ils venaient, ça arrive tout le temps, le Liban est mieux vu par ici…”), mais qu’en tous cas ils ne fêtaient pas Noël, ce qui était d’ailleurs dommage “car cette discussion aurait été un cadeau cool”. Et nous disant ça, on sentait venir dans leurs bouches le fou-rire, comme s’ils se foutaient d’une Jeanine dont l’élan arabophone, quand même, semblait les avoir atteint. Dans le tram désert, nous croisions ensuite un russe ventripotent en guerre contre son smartphone, une femme triste et puis un couple d’adultes dont l’épouse avait l’air d’un sapin de Noël, imper vert et bijoux-guirlandes, sacs de Noël pleins les bras et soupirs pleins la bouche. On les imaginait rejoindre une grande famille. Nous rejoignions quant à nous mon père et ses trois côtes cassées, sa douleur et son aphasie du moment, un dîner rapide mais attentif, deux nouvelles et trois silences échangés. Sur internet, pendant ce temps, chacun y allait gaiment ou ironiquement de sa photo de dîner, de sapin, des bûches vert fluorescentes et des tables argentées d’un côté, des récits de familles nombreuses et dysfonctionnelles de l’autre, des emballements nerveux contre les fêtes ici, quelques déballages publics de cadeaux par là. Beaucoup de silence, aussi, dans le monde réel comme dans le virtuel ; des silences par indifférence, désintérêt, tristesse, honte, malice, on ne saura jamais. De même qu’il y a un “esprit de Noël”, sûrement y a-t-il un “silence de Noël” — un silence bien spécifique qui n’a rien d’agressif ou de revêche, rien de dramatique ni même de modeste non plus, un silence qui est, peut-être, d’humilité, c’est à dire “de conscience de sa condition et de sa place au milieu des autres et de l’univers infini”, un certain silence semblable à celui de Paterson dans le film, à celui de William Carlos William certainement, un silence de distance, d’éclatement de la conscience, un silence de kaléidoscope qui enveloppe les maux et les joies mais ne les nie pas. Dans la voiture du retour, vers 22h, ma mère et moi avons allumé la radio et laissé la musique prendre le relais de la nuit, puis arrivées, nous nous sommes banalement dit aurevoir et avons été nous coucher, nos minuscules corps assoupis quelque part au milieu des astres