Notes / avril-mai 2017



"Je crois comprendre qu'il incarne la race très fascinante de ceux qui n'ont jamais douté de rien (...) Ils naissent, vivent et meurent comme si le monde avait été fait pour eux et eux-mêmes pour le monde, et les autres — les douteurs, les indignés, les curieux, Etienne, moi — les regardent passer et s'émerveillent de leur naturel." Michel Tournier, Le roi des Aulnes

25 mai
Recopiant ce passage, lapsus involontaire, je change "la race fascinante" pour "la race fascisante".

Comme quand on se brûle la main, on approche ensuite les flammes avec la plus grande méfiance, je vais désormais sur les réseaux avec parcimonie, par peur du feu. Bertrand, hier : "De nos jours, il y a une violence politique canalisée, dans la mesure où les gens écrivent des conneries sur Internet [...] nous vivons une violence théorique, fictive et un gros manque d’empathie." 

24 mai
Le crépuscule des mâles dominants : hier, j'écoutais discourir S avec une sensation d'anachronisme, de vieille image qui persiste, ses blagues vaguement machistes — maladroites tentatives de créer de la connivence — ne touchaient personne, ou je ne l'ai pas vu. Il semblait en fin de course, figure d'homme vulnérable dont Houellebecq traçait les prémisses. Comme si la tristesse induite par la domination masculine ressortait enfin, et que les plus virils suaient de la mélancolie par tous leurs pores, sueur les rendant paradoxalement émouvants, comme le sont les derniers spécimens d'une espèce.

19 mai
Si les idéologies binaires faisaient voir le monde en noir et blanc, si niant les nuances on perdait les couleurs, si le bâclage intellectuel altérait notre vision, on jugerait sans doute moins vite et moins définitivement.

15 mai
RDV inaugural pour entamer une correspondance avec des détenus francophones. On vous prévient d'emblée : "La gentillesse, la compassion, vous oubliez ; ce qu'il faut, c'est structurer."

5 mai
La France est toute verte et grouillante mais Paris couvre parfois nos yeux d'une couche de poussière. Il m'aura fallu faire une "tournée des librairies" pour le découvrir enfin, réaliser que d'excellents lecteurs sont là, partout, mille et silencieux, attentifs et invisibles, vieillissants et délestés d'ego. Qu'il faut prendre des trains.

28 avril
A mesure que, dans Le vent Paraclet, je découvrais les lignes de Tournier sur le rire blanc, ce comique cosmique, j'éprouvais le vertige de les connaître par coeur, drôles de madeleines m'ayant structurée et dont j'avais oublié l'auteur.

15 avril
Lisant Libération et ses commentaires, sensation que le panoptique de Bentham s'est déplacé dans nos rapports interpersonnels. Nous n'avons même plus besoin que des algorithmes, des caméras ou des micros nous épient, plus besoin qu'un gardien central nous suspecte et nous dénonce. Nous nous en chargeons très bien nous-même, les uns vis à vis des autres, entre proches.

2 avril
Rarement, mais parfois tout de même parfois, dans la conversation, une phrase, deux mots prononcés comme ça, fort ou même pas, deux mots, brusquement et sans raison apparente, nous font l'effet de cette jeune femme, qui, passant près du piano ouvert, le frappe de toutes ses forces se ses poings fermés, et c'est comme si, porte ouverte, un hurlement dissonant faisait irruption dans notre intérieur avant d'aussitôt s'interrompre — il ne reste que l'écho.

Une vie de Gérard en occident, François BEAUNE, ed. Verticales, 279 pages

Et si les clichés n'existaient que dans nos têtes, et si tout était plus grave, complexe et drôle que prévu ? Voilà ce que semble dire François Beaune avec sa Vie de Gérard en occident, assemblage de témoignages vendéens de "Monsieur Tout le monde" pour élaborer une fiction-documentaire frappante de fraicheur — digne continuation de celles qu'il esquissait déjà avec La lune dans le puits, Des histoires vraies de la méditerranée en 2013. Dans la bourgade imaginaire de Vendée Saint-Jean-des-Oies — que l'on rapprochera sans mal d'un Saint-Jean-de-Monts en hiver — Gérard Airaudeau, "gauchiste-écolo-fumier" comme le surnomme le fils du maire, prépare la venue de Marianne, députée locale qui souhaite rencontrer « de vrais gens ». Tout en prenant l’apéritif, il divague dans les souvenirs du coins, impressions locales, joies et difficultés de tous les jours, les restituant dans une langue simple, pleine de trouvailles spontanées, à l’attention d’Aman, un réfugié Erythréen accueilli chez lui depuis peu. Et puis ? Et puis cela suffit : plus de 120 récits minuscules s'en suivent. L'un évoquera « l'invasion des réfugiés parisiens » à venir, l’autre ces « enseignants qui ressemblent à une bande de détenus qui cherchent à s’évader », ailleurs on s’attardera ce fauconnier déçu et reconverti en fonctionnaire de mairie, autre part encore de Justine, qui rend Gérard « fleur-bleu » et le fait pleurer quand il vient la chercher à la gare, ou encore de la difficulté qu'ont les éthiopiens à obtenir un visa parce que « leur dictateur est moins cruel que celui des érythréen ». Partout des histoires uniques et communes, des idées filantes, des absurdités politiques et de l’humour involontaire. Du vécu humainement singulier, que François Beaune capte avec une attention dénuée de complaisance comme de cynisme, là où, peut-être, une oreille inattentive et pressée n'aurait perçu que le retour du même archétype de la Vendée. Et c'est la force de ce livre que de savoir, à la manière d'une Svetlana Alexievitch, « libérer chaque humain de sa propre banalité » pour récolter l’étrangeté commune des souvenirs de ces personnes qui « ici, ne sont pas mieux qu’ailleurs » mais pas pire non plus, juste ordinairement extraordinaires, comme l’effet d’une bouteille de Mélusine quand on est assoiffé.

Paru dans le Matricule des anges n°179

N’être personne, Gaëlle OBIEGLY, ed. Verticales, 313 pages

Une femme demeure un week-end dans des WC et y ausculte des souvenirs infimes et des projections microscopiques. Un grand livre sur l’infini minuscule. Une hôtesse d’accueil reste enfermée trois jours dans les WC de son entreprise avec un stylo à bille et du papier toilette — que se passe-t-il ? Ce qui ressemble au début d’une blague est en réalité le point de départ du livre facétieux et touchant de Gaëlle Obiégly, N’être personne, mémoires d’une femme au lyrisme discret, cloitrée « dans sa boîte, seule, pendant un week-end ».

Les puristes de l’histoire et des personnages seront sans doute décontenancés face à celles et ceux de Gaëlle : ils ont la fixité d’un coq-à-l’âne. Pas de trame dans ce livre ; pour toute continuité, des aperçus. Des visions, des souvenirs et des manières, voilà ce que N’être personne offre — de petits moments piochés dans un calendrier foutraque. C’est que, depuis Mon prochain, Gaëlle Obiégly semble moins concevoir ses livres comme des machines à récits que comme des visionneuses de diapositives. Pareille à Walser qui considérait « le roman comme une forme beaucoup trop vaste pour lui », l’auteur semble préférer « se retirer dans le minuscule et se confectionner des pantoufles avec de vieux habits ». C’est à dire transformer les visions, proposer un catalogue d’images, un répertoires de lentilles pour varier le regard, de sorte à tantôt s’amuser de l’intelligence et des prétentions et tantôt en mesurer le bêtise paradoxale, celle de qui a « repoussé l’enfance et perdu l’infériorité », pouvant pourtant « conduire à des sommets. »

Des échos de cette « infériorité » qui vous augmente, Gaëlle Obiégly en propose à foison. C’est une façon de noter la brutalité d’une service de gériatrie où on s’adresse avec familiarité à une vieille femme qui, elle, « parle avec une énorme gentillesse et retenue par peur qu’on ne la traverse avec des bras ». C’est une manière de souligner l’indélicatesse des policiers contrôlant un Africain en retard à la gare de Nord, seul et affolé, à qui la narratrice, sonnée, finira par tendre son « passeport comme un paquet de Kleenex ». C’est une tendance à concevoir les enfants comme « des êtres qui vont disparaître » et « les enfants [aimés] comme des disparus ». C’est l’intuition qu’il faut, face à un neurologue, cacher son cerveau comme on cache ses « ses oiseaux à un ornithologue, ses bijoux à un joaillier ». C’est, entre les lignes, une invitation à abandonner son image, cesser de vouloir apparaître comme un écrivain, un engagé, un Italien pour plutôt s’asseoir à côté d’un inconnu et partager une cigarette au lieu d’aller… où déjà ? On ne sait plus. C’est un texte qui fait oublier où l’on va. Et c’est peut-être cela « n’être personne », s’oublier ; consacrer son énergie à marcher, observer, et disséquer le réel, quitte à lâcher son propre itinéraire. De la vie, délaisser l’intrigue pour n’en garder que les petits rebonds, évènements inférieurs, résonances intérieures.

Dans le livre de Gaëlle Obiégly tout se joue dans le style, donc, sans qu’elle ne semble pourtant rien avoir à faire de celui-ci ; c’est un texte au grand style parce qu’il se fout de la grandeur du style. Pas un livre qui se prétend « sur », mais un bien un livre qui s’avoue « sous », une écriture de la sous-réalité (François Beaune). Graphomane dans ses WC, on imagine la narratrice comme un gnome aimant et insolent, observant son monde depuis un angle mort, sans intérêts ni enjeux personnels, énonçant les choses telles qu’elles lui apparaissent plutôt que telles qu’elle devraient être ou qu'on devrait les penser.

Ce n'est pas grand chose, N’être personne, pas de grande histoire, pas de savoir rare, pas de révélations chocs, juste un je-ne-sais-quoi délicat et fin, ce presque-rien qui touche et soulage. Comme dans un débat échaudé, quand soudain quelqu'un rit, comme lorsqu'on se retire une épine du pied, comme quand "un cil s'égare sur une joue et qu'il nous est alors offert d’espérer".

Paru dans le Matricule des anges n°178

Notes / janvier 2017

"J'étais sorti dans cet état d'apesanteur, de joie et de bouleversement profond que provoque la rencontre non seulement avec l'insoupçonné, mais avec ce quelque chose qui résonne en soi, et attend d'être sollicité. C'est de l'ordre de l'éveil. Tu peux t'extraire de ta cachette, dit une voix, tu n'es plus seul. Quelqu'un t'a reconnu. Un pan de brouillard se lève, on aperçoit un peu mieux la route devant soi. On marche d'un pas plus léger sur le trottoir après la séance. Et même la rugueuse réalité, qui s'y entend pour reprendre le dessus et nous faire redescendre de nos nuages, ne peut étouffer ce sentiment de la révélation. Car c'est un encouragement à aller là où on ne savait pas que l'on pouvait aller (...)" Jean Rouaud, Comment gagner sa vie honnêtement

30 janvier
Ce que la parution de mon livre a permis, ce sont surtout des rencontres vives, des relations météores. Je devine, dans la publication de critiques ou de portraits, une manière pour deux solitudes de communiquer avec pudeur. C’est ainsi que j’ai perçu certains des textes parus sur ma mère ou mon livre, ces dernières semaines. Ainsi aussi que je conçois les articles sur les autres. Comme des sortes de déclarations d’attention ; des confidences souterraines ; des aveux cachés. Manière de procéder qui m'a touchée à un endroit sentimental plutôt qu’orgueilleux, comme si on disait des amitiés ou des solidarités plutôt que des admirations. Ce qui est, évidemment et de loin, préférable. Je ne connaissais pas l’émotion engendrée par le fait qu’on vous lit et qu’on vous répond — pas qu’on vous regarde, justement pas, mais bien qu’on vous lit et qu’on vous confie quelque chose en retour. Qu’on communique à un endroit juste — des choses qui comptent et non de celles qui brillent. Comme si nous parvenions enfin, pour un temps, à correspondre "à bonne distance".

29 janvier 
Qu’est-ce qui me plait dans le roman de Tanguy Viel dont, pourtant, je ne crois pas à l'histoire ? Difficile d’avoir foi en son dispositif narratif, me semble-t-il, cela sonne faux, volontairement ou non je ne sais pas, on en voit les ficelles. Au delà de la trame, c'est donc son regard qui m'emporte. Ces mouettes devant la mer impassibles, comme « insistant pour faire partie de l’histoire et devenir des témoins inflexibles qui pourrai[en]t se tenir à la barre de tous les tribunaux du monde » par exemple. Ou bien les roses à l’enterrement, qui tombent sur le cercueil comme des « larmes de couleurs sur du bois noir ». Le livre est une pâte à fulgurances. Et puis, je n'en veux pas à l'artifice de la narration car le narrateur y fait sans cesse allusion, destituant toutes les 30 pages l’illusion qu’il s’agirait d’un récit véridique en rappelant, par exemple, « qu’il apporte les lignes de la dernière décennie comme celles d'un cerf-volant dont il actionne les commandes depuis une plage comme s’il avait une vue claire et surnaturelle du temps » ou bien encore qu’on ne fait jamais que rétro-éclairer le passé avec le présent, « qui jette sa lumière vers les grands fonds marins ». Je vois, dans tous ces passages méta, un aveu tacite de Viel, d'un Viel magicien dont on aurait deviné le lapin sous le manteau et qui nous dit élégamment, attendez avant de juger, laissez moi achever mon tour. Et cet aveu discret permet au tour de magie d’opérer. A nous, juges lecteurs, donc, d’être touchés et de pardonner. En vertu l'article 353 du code pénal d'aimer par "intime conviction". 

23 janvier
Il y a partout des présences cachées, des lecteurs véritables, plus véritables que vous encore peut-être, bienveillants pas complaisants, qui s’extraient de leur planque à la parution d'un livre, comme les escargots à l'apparition du beau temps. 

21 janvier
Il y a un an, j’ai tenu un “cahier de rencontres” qui consistait moins à noter méthodiquement tous les noms croisés qu’à répertorier les manières de voir qui allaient avec certains visages ou certaines écritures. Ce que je notais, ce n’était pas “croisé N. le 18 décembre à Barbes” mais bien plutôt “rencontré N. pour qui l’échec est merveilleux, délectation dans le désastre”, espérant ainsi élaborer une sorte de catalogue des perceptions, un répertoires des lentilles de visions possibles, pour pouvoir en enfiler une nouvelle à tout moment, varier le regard. Avec un ami, on appelait ça “le principe du mode”. Se mettre “en mode Bukowsky” ou se mettre “en mode Woolf” en quittant son appartement par exemple, et selon, se rendre attentif à des détails et des enjeux tout à fait différents. Voir la merde au cul d'un chien ou la mélancolie dans son regard.
Ce répertoire je l’ai interrompu par manque de rigueur mais j’en ai gardé le principe en tête, notamment pour lire — et la rencontre avec un livre m’intéresse généralement dans la seule mesure où il aurait une place dans ce cahier, dans la mesure où on peut en tirer une manière de voir, un “mode”, un style en somme.
Celui de Gaëlle Obiëgly dans 'n'être personne' est si singulier qu'il remplit et carrément déborde ce "cahier des charges", donnant non seulement envie de regarder les puces dans les poils du chien, mais aussi envie d’exercer des métiers manuels sans ambition puis de démissionner, et de marcher sur les rebords du trottoir et de tendre son passeport comme un kleenex à un Africain contrôlé sans délicatesse, et de rester bloquer dans un ascenseur avec un neurologue viennois en cachant son cerveau, et d’arrêter d’essayer d’avoir l’air d’un écrivain ou d’un engagé ou d’un italien, et de s’asseoir sans raison à côté d’une femme dans la rue pour engager une clope alors qu’on est déjà en retard pour aller ailleurs, mais où, on ne sait plus. C’est un livre qui donne envie d’oublier où l’on va, n’être personne c’est peut-être ça.
Formellement, c’est l’histoire d’une hôtesse d’accueil accidentellement enfermée un week-end entier dans les WC de son entreprise et qui les transforme en espèce de cabinets d’écriture de sa vie — mais cette histoire importe peu, d’ailleurs en achevant le livre je ne m’en souvenais plus, de la trame, seules me restaient des phrases et des visions dont certaines donnent une légère envie de pleurer parce que c’est trop bô, “comme d’autres soufflent quand c’est trop chaud.”
C’est que ce n’est pas un “livre sur” mais un “livre sous”, un regard qui louche, un coup d'oeil par en dessous, comme si un petit humain ébouriffé, sorte de gnome aimant et insultant, observait le monde depuis un angle mort, sans intérêts ni enjeux personnels, énonçant les choses telles qu’elles lui apparaissaient plutôt que telles qu’elle devraient être ou qu'on devrait les penser. Ce n'est pas grand chose, presque rien en fait, pas de grande histoire, pas de savoir rare, pas de révélations chocs, juste un je-ne-sais-quoi, un regard qui soulage. Comme quand, dans un débat énervé, soudain quelqu'un se met à rire, comme lorsqu'on se retire une épine du pied, comme quand "un cil s'égare sur une joue et qu'il nous est alors offert d'espérer".

18 janvier
Lisant Asli Erdogan, Même le silence n’est plus à toi : impression d'une plongée dans la métamorphose des cendres en phoenix, mais à un moment critique, où on ne distingue pas encore bien les cendres du phoenix — où le tunnel est encore bouché et pourtant. Un dessinateur juif, à Auschwitz, s’évertue à croquer des chevaux imaginaires au milieu des cadavres qui à ses côtés s’entassent. Ali voit dans les explosions des « fissures et des brèches colossales qui s’ouvrent dans la nuit, la réalité débordant d’elle-même comme un torrent déchaîné, s’éparpillant au hasard comme une pluie de confettis ». Force d'Asli : tenir dans une même page et les confettis et les morts.

12 janvier 
"Le fait que la radio s’adresse, non pas à une foule, mais à une quantité innombrable d’individus à domicile, et à chacun de ces individus en particulier, comme s’il était seul… "
Je tombe sur cette entrée de Jean Cocteau dans son Journal (mars 1942) qui dit bien l’aporie de la radio, senti hier. Devant le micro il faudrait être exact et intime, pour cela nous ne sommes pas assez seuls. En ce qui me concerne en tous cas : incapacité à centrer.

9 janvier
"Vous pouvez vous approcher constamment de la réalité, pour ainsi dire, mais vous ne serez jamais assez près, car la réalité est une succession infinie d'étapes, de niveaux de perception, de doubles fonds, et par conséquent elle est inextinguible, inaccessible. Vous pouvez connaître une chose de mieux en mieux, mais vous ne saurez jamais tout de cette chose : c'est sans espoir."
Relu les essais ponctuels de Zadie Smith rassemblés dans Changer d’avis, Changing my mind en VO — si beau titre, je voudrais l'avoir pour épitaphe. La vitalité de ses phrases me plait beaucoup, sa présence à ses propres mots aussi (s’il est vrai que la bêtise est l’absence à soi-même, alors il n’y en a pas une once chez elle). Drôlement libre et joyeusement désespérée parce qu'elle devine l'étendu de la complexité des choses, "l'inaccessibilité de la réalité". Pleine d’une auto-dérision qui ne sombre jamais dans la complaisance. Et d'un sens de la dérision tout court. Sa grande sévérité envers Nabokov est à la hauteur de la grande tendresse qu’elle semble lui porter. De même pour son père. J'admire les gens qui, comme elle, osent aimer durement.


Notes / décembre 2016

"C'est l'heure où les gens rentrent du théâtre ou du restaurant. J'aperçois leurs silhouettes comme des surfaces noires dans les rectangles jaunes, je les vois retirer leur malcommode tenue de soirée, s'intérioriser en quelque sortent. Toutes les connexions intimes qui rappellent maintenant leurs droits font la vie pour eux, se dédoublent. Dans ces chambres, qui ont été souvent les témoins de leur solitude, flotte la tentation de se laisser aller, d'oublier les impératifs du jour.
Musil, Journal (d'hiver)

26 décembre

Oublier les impératifs du jour, étourderie dont je suis incapable ces derniers temps ; pas le temps de prendre des notes, à peine celui d'une douche, chaque heure est conduite dans un but précis que je n'atteins jamais. Ce qui est évidemment une chance, travailler ce à quoi l'on croit est une chance que chacun devrait avoir. Toutefois cette chance s'accompagne, pardonnons le cliché, de la sourde angoisse d'être responsable. Sûrement parce qu'il n'y a pas que soi en soi et qu'à moins d'être sourd, il est difficile d'être serein dans un monde pétri d'angoisses politiques et sociales croissantes et légitimes  — heureusement tout cela est bêtement contrebalancé par la joie diffuse qu'apporte les néons des rues. Sentir ce qui redémarre d'inédit quand tout s'achève. Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas éprouvée, la sensation phoenix des fêtes. Impression d'une fenêtre soudain ouverte dans un insoutenable sauna. Eu aussi, quand même, le temps de lire William Carlos William. Repos immédiat : devrait être prescrit sur ordonnance. Et C. a raison quand il défit quiconque de voir Paterson jusqu'à la fin sans avoir envie de se mettre à la poésie concrète. Chaque jour, envie de décrire les fissures de mes tasses. Nos casseroles abimées et aimées.

"C’est pourquoi, pour écrire, faut-il avant tout (à 90%) vivre. Les gens y veillent, non pas en réfléchissant mais par une sous-réflexion (ils veulent être aveugles pour mieux pouvoir dire : Nous sommes fiers de vous! Quel don extraordinaire! Comment trouvez- vous le temps nécessaire, vous qui êtes si occupé? Ça doit être merveilleux d’avoir un tel passe-temps. Mais vous avez toujours été un enfant bizarre. Comment va votre mère?) --La violence du cyclone, le feu, le déluge de plomb et enfin le prix-- Votre père était si gentil. Je me souviens très bien de lui."
  
25 décembre
Comme beaucoup de gens, Noël est la période où j'éprouve avec la plus vive intensité “un effet de téléscopage”, le sens de tous ces mondes parallèles qui cohabitent, hermétiques les uns aux autres. Hier avec ma mère, ne sachant pas plus que les autres années comment nous y prendre pour fêter, nous allions voir le dernier Jarmush au cinéma, Paterson donc, beau et minutieux film sur un chauffeur de bus, dont on est ressorties doucement groggy, notre acuité sur le monde précisée, nos synapses gentiment enluminés d’une espèce de mélancolie active — esprit de Noël. Sur le chemin de Nantes à Rezé, nous croisions les solitaires des fêtes. Un homme ivre essayant de jouer au Rubik’s cube avec sa dernière fiole de vodka ; un sosie de Beckett qui cheminait sans but dans un grand manteau élégant et désagrégé ; deux trentenaires enfin, s’occupant de leurs sandwichs à l’arrêt du tram et sur lesquels Jeanine ne manqua pas de sauter : “السلام عليكم صباح الخير” (salut les gars, ça va ?), et de discuter jusqu’à apprendre qu’ils étaient libanais, ou en tous cas prétendait l’être pour ne pas subir un racisme anti-maghrébin (“ils se sont repris bizarre au moment de me dire d’où ils venaient, ça arrive tout le temps, le Liban est mieux vu par ici…”), mais qu’en tous cas ils ne fêtaient pas Noël, ce qui était d’ailleurs dommage “car cette discussion aurait été un cadeau cool”. Et nous disant ça, on sentait venir dans leurs bouches le fou-rire, comme s’ils se foutaient d’une Jeanine dont l’élan arabophone, quand même, semblait les avoir atteint. Dans le tram désert, nous croisions ensuite un russe ventripotent en guerre contre son smartphone, une femme triste et puis un couple d’adultes dont l’épouse avait l’air d’un sapin de Noël, imper vert et bijoux-guirlandes, sacs de Noël pleins les bras et soupirs pleins la bouche. On les imaginait rejoindre une grande famille. Nous rejoignions quant à nous mon père et ses trois côtes cassées, sa douleur et son aphasie du moment, un dîner rapide mais attentif, deux nouvelles et trois silences échangés. Sur internet, pendant ce temps, chacun y allait gaiment ou ironiquement de sa photo de dîner, de sapin, des bûches vert fluorescentes et des tables argentées d’un côté, des récits de familles nombreuses et dysfonctionnelles de l’autre, des emballements nerveux contre les fêtes ici, quelques déballages publics de cadeaux par là. Beaucoup de silence, aussi, dans le monde réel comme dans le virtuel ; des silences par indifférence, désintérêt, tristesse, honte, malice, on ne saura jamais. De même qu’il y a un “esprit de Noël”, sûrement y a-t-il un “silence de Noël” — un silence bien spécifique qui n’a rien d’agressif ou de revêche, rien de dramatique ni même de modeste non plus, un silence qui est, peut-être, d’humilité, c’est à dire “de conscience de sa condition et de sa place au milieu des autres et de l’univers infini”, un certain silence semblable à celui de Paterson dans le film, à celui de William Carlos William certainement, un silence de distance, d’éclatement de la conscience, un silence de kaléidoscope qui enveloppe les maux et les joies mais ne les nie pas. Dans la voiture du retour, vers 22h, ma mère et moi avons allumé la radio et laissé la musique prendre le relais de la nuit, puis arrivées, nous nous sommes banalement dit aurevoir et avons été nous coucher, nos minuscules corps assoupis quelque part au milieu des astres



Notes autour des livres / novembre 2016

 "Il faut être d'un optimisme noir ; positivement délirant. Il faut, du coeur de la classe moyenne, allumer au cul des flèches le grand incendie qui éclairera toute la ville, le pays entier." 
Nathalie Quintane, Que faire des classes moyennes ?

"Vous ne sauriez être un artiste, Mc Gregor, ne serait-ce que parce que vous n'avez pas la foi. Vous ne sauriez avoir de belles idées, parce qu'elles ne sont pas nées que vous les avez déjà massacrées. Vous vous inscrivez en faux contre ce qui est le principe créateur de la vie : l'amour de la vie en soi, l'amour de la vie pour elle-même. Vous ne voyez que la petite bête, le ver, dans tout (...) vous voyez ce petit asticot et vous vous écriez: "Regardez ! Regardez moi cette pourriture universelle !".
Vous êtes incapable de voir plus loin que le bout de votre ver. "
Henry Miller, Le tropique du capricorne 

29 novembre
En commençant Le dépaysement de Jean-Christophe Bailly
Force de ces textes qui vous font, par leur seule présence dans votre tête, percevoir le décor autrement. Je n'avais pas, jusqu'alors, noté combien la commune vidée de Vendée où je vis actuellement est vulnérable. C'est en lisant le petit écriteau "AIDE! Si vous ne parvenez pas à monter les marches, veuillez appeler", au pied des trois marches de la seule boulangerie du bourg que la vulnérabilité caractéristique de l'endroit m'a frappée. Depuis, je ne vois plus que ça.
Il y a, par exemple, ce vieux monsieur qui, tout à l'heure, m'a lancé un "fait beau aujourd'hui hein", alors que la nuit avait commencé à tomber. Il y a tous ces chats errants, ébouriffés et aveugles, deux d'entre eux, au moins, borgnes — mais qui semblent toutefois vous fixer comme s'ils connaissaient l'avenir et qu'il n'était pas drôle, des chats aussi voyants que mourants, félins annonciateurs d'une apocalypse globale et intime à venir. Il y aussi les baraques à frites désertes et frigorifiée, assaillies de lierre et d'insectes, résistant mal à l'hiver. Il y a surtout Dédé, qui attend toute la journée dans son bar à la porte fragile ("attention !!") qu'y pénètrent ses clients, ses habitués forcément, souvent boiteux les habitués, souvent alcooliques aussi, toujours bon-enfants, anciens maçons, anciens cheminots, anciens restaurateurs, et fiers, affichant l'espèce de joie farouche de ceux qui ont su vivre de leurs mains, pas comme moi, pas comme ces parisiens, pas comme les étrangers, oui parce que parfois racistes quand même, les habitués, ressassant leur crainte des alliés d'Allah qu'ils ne connaissent pourtant pas (il n'y a qu'eux-même, par ici), politiquement border, donc, et pourtant si évidemment gentils dès qu'on discute avec eux, avec ces hommes qui, quand ils entrent, vous affublent d'un festif "m'sieurs-dame !"(toujours la même intonation), tentent une blague potache, et, en échange d'un sourire qui rassure et de deux phrases échangées, vous assurent de leur amitié ou vous financent un verre de vin ("ah celui-là, c'est moi qui te l'offre !"). Même dans leurs rancoeurs politiques, dans leurs peurs des fantômes étrangers, je ne vois qu'une terrible, une touchante, vulnérabilité.

28 novembre
W. m'adresse un article abscon, rédigé par une rédactrice qui, ayant bâclé sa lecture de la tribune que nous avions publiée dans *, en a conséquemment tiré des conclusions bienveillantes mais à côté de la plaque (i.e : le texte espérait autoriser à l'action, elle s'en sert pour légitimer "sa grosse flemme"). Le décalage entre ses intentions et les nôtres me procure un fou-rire, pur joie d'enfant (de gamine) devant l'absurde qu'engendre l'inattention, voire, carrément la surdité (songer à l'absurde  professeur Tournesol, si drôle de n'entendre rien). Pourquoi ris-je si facilement dans ce genre de configuration, quand je deviens grave face à d'autres malentendus, avec d'anciens proches par exemple ? Pourquoi certaines amertumes n'émanant, pourtant, que d'un manque de dialogue, m'atteignent tant ? Ce qui m’afflige, au fond, n'est pas la bêtise : c'est au contraire l'excès d'intelligence de ceux qui, avant même d'avoir essayé de vous comprendre, cherchent, comme dirait Miller, « partout le ver ». Je n’arrive pas à rire des intelligents malveillants comme je ris, joyeusement, de l'évidente bêtise. C'est peut-être aussi qu’il faut, pour rire, un peu de mépris — et que je suis incapable de mépriser d'anciens proches ; alors je les prends au sérieux, et leur sérieuse ironie me blesse.

26 novembre
En lisant Le hêtre et le bouleau (essai sur la tristesse européenne), Camille de Toledo
Ils sont rares les essayistes qui, comme Camille de Toledo, parviennent à restituer le cheminement de leur vie intérieure en même temps qu'à exposer une théorie. Ceux qui ne se satisfont pas de démontrer rétrospectivement leurs conclusions dans un langage universitaire, mais qui restituent — comme une plongée en sommeil paradoxal — le chemin sinueux de la pensée, ses images, ses redites, ses sauts du coq à l'âne parfois irrationnels, souvent poétiques : les petites rues mal famées tout comme les grandes avenues par lesquelles on doit en passer pour théoriser quoique ce soit.
En l'espèce, donc, théoriser "la tristesse européenne" : cette mélancolie qui s'est insidieusement faufilée dans l'air depuis la chute du mur de 1989 et constitue l'affect le mieux à même de fortifier notre sentiment d'impuissance, nous conviant, serpent qui se mord la queue, à ne rien faire et à nous lamenter plus encore. Comment sortir de cette tristesse spiralée ? Comment rendre la mélancolie du XXème siècle critique et de là, comment la dépasser pour autoriser le XXIème siècle ? Nous nous posons les mêmes questions à notre petite échelle, avec P., comment dépasser notre propre mélancolie, notre propre tristesse, celle du milieu qui nous entoure, comment surpasser la tentation de l'ironie, du cynisme et du solipsisme comme réponse à tout (comme fin de tout) ? Comment s'associer avec d'autres gens pour cela — comment ne pas rester seuls mais, à plusieurs, "se déclarer positivement délirants, d'un optimisme noir, pour allumer des flèches au cul du grand incendie qui éclairera toute la ville, le pays entier ?"

18 novembre
En re-parcourant le journal d'Edgar Morin
Apprendre à écrire, ce n'est pas tant "avoir des idées", "avoir de l'imagination" ou "avoir un style", qu'apprendre à faire fructifier les idées, l'imagination, les styles qui traversent le monde en permanence, et qui donc, aussi, nous traversent. L'écriture : un travail de thésaurisation. Et à nouveau je vais chercher cette phrase de Morin "il faut travailler les idées qui nous travaillent.."

16 novembre
En lisant La mort de Victor Hugo de Judith Perrignon
Se souvenir (et le rappeler aux adeptes du "tu verras plus tard, moi aussi à ton âge j'étais idéaliste") que Victor Hugo a commencé sa vie conservateur et l'a finie révolutionnaire.

10 novembre
En discutant avec X. de la figure pluridisciplinaire que représente Cocteau, qui dans son journal évoque aussi bien ses films que ses écrits ses convictions politiques sa vie mondaine —
Il affirme voir chez moi, à l'inverse, de nombreux verrous mentaux, qu’il m'incite de faire sauter.
"Tu as une vision de ce que pourrait être, sur scène, une présence authentique, et pourtant tu ne la travailles pas ? Pourquoi ? C'est un manque de courage
- Parce que j'écris, jsuis pas actrice, ni d'ailleurs présentatrice de conférence ou..."
Il soupire, décelant dans mes réponses une peur d’assumer mes désirs, une crainte d’exister, une tendance à m’excuser d’agir chaque fois que j’agis, le relent d'une espèce de cette mécanique catholique où tout ce qui s’affirme devient coupable, où seule l’humilité devant Dieu ou Autrui vaut et mérite. Il se moque violemment de cette tendance mienne, et j’entends ses moqueries mais n’arrive pas à rire avec lui ; pour un temps, plutôt, je me flagelle intérieurement — pauvre enfant.

9 novembre
En lisant Les affects de la politique de Frédéric Lordon
Plus j'apprends des essais ces derniers temps, et d'électrisants essais comme celui de Lordon, plus on me convainc qu'en effet, ne manque en politique que l'empuissantisation des idées qui, elles, sont déjà solidement là. Si solidement, en fait, que c'en est nerveusement accablant — et je sens que mon corps réagit à la frustration que me procure la stagnation des idées neuves dans les livres (je remue de partout, je sers la mâchoire, c'en est ridicule). Empuissantiser les idées : il nous faut des corps pour charismatiques et choc pour les incarner ; nécessité des chocs positifs pour affecter les hommes, les convaincre à l'action. Ma mère ne déteste le communisme que parce que son père, quand il en parlait, frappait sur la table un grand coup et gueulait "ils vont nous voler nos terres". On imagine l'effet de ces chocs sur le cerveau de sa fille. Si l'on suit la logique de Lordon, il faudrait un sorte de Star Wars ou de Harry Potter de la gauche ; une guerre des étoiles simple et complexe à la fois, apte à réinjecter de la foi dans le social et à ridiculiser, dans les esprits, la prise d'otage de l'ensemble des questions politiques par les seuls enjeux économiques internationaux.

7 novembre
En lisant les murs des facebook de représentants FN
En lisant aussi et surtout Que faire des classes moyennes de Nathalie Quintane
Donc, découvrir les nouvelles affiches du front national, élaborées sur la base d'une punchline de délation : “Pierre, agriculteur en retraite, vit avec 284€ par mois / Hélas pour lui, Jean n’est pas un migrant” puis, en plus petit, d'une explication pernicieuse “les demandeurs d’asile peuvent recevoir de l’état une allocation mensuelle de 300€ par mois”. L’enjeu de la campagne étant limpide : il ne s’agit pas de mettre en avant quelconque proposition mais, tout bonnement, de nommer les coupables, de désigner les salauds, et d’ainsi monter les gens les uns contre les autres sans autre forme de procès — à lire les commentaires sous les posts en question, ça fonctionne excellemment. Or c’est drôle car travaillant sur les faits divers les plus sordides de France pour un article, je lisais récemment les détails de l’affaire de Tulle, soit ces 110 lettres signées “l’Oeil de tigre” et semées dans un village de 1917 à 1922, pour insidieusement dresser tous les habitants du village les uns contre les autres, jusqu’à ce que, sans surprise, deux personnes en meurent — l’un de troubles psychotiques, l’autre suicidée — et je me disais que, tiens, à échelle nationale c’est l’équivalent de ce fait divers qui advient, grâce à la perversité du front national à l'égard notamment des troubles "classes moyennes" — un retour de l’Oeil du tigre, aidé par notre désir de *venjance (cc Nathalie Quintane), notre tendance à nous laisser aller, sur les internets, au ressentiment facile, à la suspision généralisée et à la petite mesquinerie punchlinée, un retour de l'Oeil qui bombarde la toile de suggestions d’amertume afin que les habitants “du grand village virtuel” s’entretuent tranquillement, chacun son petit coupable en tête. Que faire contre ça, je n’en sais évidemment rien, bébé que je suis face à ces soulèvements nerveux et me sentant, de manière générale, comme un insecte maladroit devant le grand arbre des questions politiques, mais j’essaye tant bien que mal de monter à celui du langage et, contre la “logique du corbeau”, peut-être serait-il bon de commencer par se réformer soi-même, de refuser d’entrer dans une tonalité d’échanges perverse, peut-être faudrait-il se préserver de céder à la logique du ressentiment généralisé pour préférer, y compris à l’égard de “l’ennemi”, la colère et le rire à l’amertume de l’oiseau noir.

"*Car tout le monde veut se venger.
Le grand ciment social, c'est la vengeance — de l'ancien français venjance. Le grand ciment social, ce n'est pas seulement le ressentiment, qui ne fait pas grand chose : c'est le ressentiment passé à l'acte ou en passe de passer à l'acte (qui est ce que nous voyons de plus en plus avoir lieu sous nos yeux) le grand ciment social, aujourd'hui plus que jamais, c'est la venjance." p.83

5 novembre
En regardant Le Caiman de Nanni Moretti
Solidaire de tous les films de Moretti que j'ai vu, chacun montrant, à un moment où l'autre, des gens incapables d’être à la hauteur des ambitions qu’ils se sont fixés ou, plus désarmant encore, des ambitions que les autres ont fixé pour eux ; des films puissants sur nos impuissances.

3 novembre
En lisant Ma vie avec Virginia Woolf, Léonard Woolf
L’acuité douce de Léonard Woolf (rare homme public qu’on définit avant tout comme “époux de”) est moins frappante que désarmante : c’est que Léonard ne semble pas être un homme qui frappe, pas plus avec ses poings qu’avec sa pensée, mais bien plutôt un homme qui se rend attentif, qui prend soin, qui écoute et qui agit en fonction (il était très engagé politiquement, féministe et secrétaire du parti travailliste). Etrange figure du féminisme anglais du début du XXème, dont je m’étonne d’ailleurs qu’il ne soit pas plus reconnu comme tel tant il semblait sourd à l’idée de domination, aux guerres de virilités, mais défendait inconditionnellement, et comme de vraies valeurs, l’attention, la sensibilité et la délicatesse — toutes ces qualités qu’on associe généralement à la féminité et qu’on présente tacitement comme des défauts ou des manques, des espèces de plaies mièvres (ce que je suis en train d'écrire inspire déjà d'ailleurs, au mauvais esprit en moi, un espèce de dégoût) qui manquent de panache (mais pourquoi ?). Lui y voyait au contraire de l’énergie, préférant (peut-être excessivement) les hyper-sensibles qui se cassent la gueule (“les idiots” au sens russe du terme) aux endurcis que la peur du ridicule immobilise. Il percevait toute l’énergie chez Virginia, “dont la folie allait avec le génie”, dont la vulnérabilité était sa force et dont il reconnaissait l’immense puissance d’écoute, celle qui la faisait aller “au fond des choses” quitte à ce qu’elle “finisse épuisée, à la fois passivement et volontairement, pas seulement à la suite d’une “party” mais bien de n’importe quel échange social”. Les épuisements psychiques de son épouse, il ne les voyait pas comme des tares ou, pire, des infirmités, mais bien comme des envers de sa force, qu’il ne fallait pas mépriser ou moquer mais comprendre et assister, prendre au sérieux en somme — ce qui n’excluait pas, loin s’en faut, d’en rire. Léonard semblait très drôle, lucide et drôle ("Le monde serait exactement le même si j’avais joué au ping-pong plutôt que de siéger dans des comités, d’écrire des livres politiques. Je dois donc me faire et faire à mes lecteurs cette horrible confession : j’ai travaillé entre 150 000 et 200 000 heures qui n’ont servi strictement à rien"), lui et Virginia se surnommant d’ailleurs respectivement “votre babouin” et “votre ouistiti”, surnoms ridicules, évidemment, mais qui ne manquaient pas de grâce, et c’est d’ailleurs ce qui ressort de ce livre “de l’époux de Virginia”, ce que j'y perçois du moins, un terrible sens de la grâce et même, peut-être, une quête de la grâce — de la grâce contre le pouvoir.


Raymond Depardon

Gay TALESE, Le motel du voyeur, ed. Sous Sol, 254 pages.

Les rêveurs du Motel

Dans les années 60, Gerald Foos acheta un motel à Denver afin d’espionner les pratiques sexuelles de ses clients et d’élaborer une ethnographie sexuelle de la Californie. Le prince de la littérature du réel américaine, Gay Talese, recueille ses observations intimes.

« Il y a des gens qui observent les oiseaux, d’autres qui regardent les étoiles et d’autres comme moi qui observent les gens » : voilà comment Gerald Foos, gérant d’un motel à Denver, résume sa petite entreprise perverse ayant consisté, pendant près de 30 ans, à épier et à circonscrire par écrit les pratiques sexuelles de ses clients depuis un grenier aménagé, avec l’aide de sa compréhensive épouse, à cette fin. A cette fin et à celle, corrélative, de publier, à terme, ses réflexions. Pensées sur l’amour, le sexe, la toilette mais aussi sur un meurtre, qu’il prétend avoir surpris en direct depuis son poste d’observation. Observations qu’il communiquait, au fil des jours, au plus audacieux des grands reporters américains des Etats Unis, celui qu’on considère ici et là comme le père du Nouveau journalisme, là et ailleurs comme le fils croisé de Nellie Bly et de Truman Capote — à savoir Gay Talese. Le 7 janvier 1980, le dandy de la littérature du réel reçoit en effet une lettre anonyme des plus prometteuses : « Je crois être en possession d’informations importantes qui pourraient vous être utiles (….) je souhaite raconter mon histoire mais je n’ai pas suffisamment de talent et j’ai peur d’être démasqué (…) si vous souhaitez davantage d’information, ou si vous désirez venir voir mon motel et comment j’opère, contactez moi ». Dont acte. Un mois plus tard les deux hommes se rencontrent pour la première fois, dans l’antre d’espionnage du motel.


C’est que le voyeurisme a quelque chose à voir avec la manière dont Gay Talese perçoit le  journalisme, cette activité « qui permet de dépasser les limites de la retenue et fournit également une bonne excuse pour s’intéresser à la vie des autres et leur poser des séries de questions permettant d’obtenir des réponses sensées pouvant servir des intérêts personnels inavoués » (Frank Sinatra has a cold, 1966). Parmi ceux-là, forcément, des intérêts sexuels. Incitant Talese, dans les années 80, à mener son enquête sur la révolution sexuelle en général et sur la mode de l’amour libre en particulier — qu’il pratique lui-même en résidant à Sandstone Retreat, résidence nudiste et échangiste, pour y récolter les informations nécessaires à écrire un essai de 500 pages : Thy neigbor’s wife. La fin littéraire justifie-t-elle ces sortes de moyens ?


Gerald Foos en était en tous cas convaincu, qui suite à cet essai vit en Gay Talese un miroir lettré, le correspond idéal pour confesser, au compte-goutte et sous couvert d’un anonymat qu’il ne romprait qu’en 2013, les résultats de sa propre enquête sexuelle très spéciale, officiellement initiée sous des prétextes scientifiques : « La seule manière dont notre société parviendra à un équilibre concernant tout ce qui a trait au sexe, et une bonne santé psychologique, qui sont les conditions préalables indiscutables pour atteindre le stade de la maturité de notre civilisation, est de savoir ce que les gens font vraiment dans l'intimité de leur propre chambre. » Car ce n’est pas comme voyeur mais bien plutôt comme « explorateur de la nature humaine » que Gerald Foos se percevait lui-même, du haut de ce qu’il nommait lui-même son « laboratoire d’espionnage » et d’où il observait, par exemple, « la corrélation qui existe entre les sujets qui veulent que la lumière soi éteinte durant leurs ébats sexuels et leur profil social » ou bien que « la majorité des vacanciers passent leur temps à être malheureux » ou encore que « 12% des couples observés sont hautement sexués ; 62% modérément sexués, 22% peu sexués et 3% pas sexués du tout ».


Homme du grenier pour homme du sous-sol, donc, Gerald Foos dresse ses observations sous les plafonds obscurs quand Gay Talese les récupère et les restitue avec l’exactitude qui le caractérise dans les espaces troubles du bas (en l’espèce les éditions françaises qui le publient portent bien leur nom). Le voyeur et l’enquêteur font bien la paire, donc, et ce moins pour partager quelque perversité nuisible ou dangereuse que pour fantasmer de pair sur une enquête sexuelle qui prendrait une forme rare.

Dès le départ, c’est bien dans une optique narrative que Gerald Foos, visiblement plus graphomane qu’onaniste, construit son dispositif de voyeur, tenant dans son antre des dizaines de carnets intimes, dont les pages sont disséminés au travers du livre signé par Talese. Des journaux qui veulent visiblement atteindre une qualité stylistique aussi bien que scientifique ; des notes dont le sérieux notoire (il arrive fréquemment que Le Voyeur s’évoque lui-même à la troisième personne) rend l’étrange entreprise à la fois déconcertante et touchante ; des pages où, sommes toutes, Gerald Foos apparaît moins comme un vieux monsieur pervers que comme vieil enfant faisant consciencieusement ses devoirs libidineux, un gamin de 50 ou de 60 ans qui aime par exemple à se rappeler — entre deux descriptions de baises lesbiennes, dont il estime qu’elles sont les plus appréciables — avoir passé la moitié de son enfance sous les fenêtres de la chambre de sa tante Katheryn, modèle érotique absolu à ses yeux, afin de nourrir ses rêves d’enfants.

« Pourquoi étais-je soucieux de protéger Gerald Foos ? Que faisais-je dans ce grenier ? Pourquoi  étais-je devenu complice de ce projet à la fois étrange et répugnant ? » se demande naïvement Gay Talese au début de l’enquête. Puis il laisse la question en suspens, pour mieux nous laisser projeter une hypothèse : par goût des histoires interdites, peut-être, par désir pour cette fiction-réalité à la fois incroyable et peu crédible (plusieurs des faits sexuels notés par Le Voyeur, et notamment le meurtre auquel il aurait assisté en 1977, ont été, par la suite, démentis), par fascination pour narrateur tombé du ciel, inventeur d’un thriller inespéré dont Spielberg aurait d’ailleurs déjà acheté les droits, initiateur d’un OVNI littéraire fascinant en ce sens où, si le texte est sûrement truffé d’inexactitudes, sa quatrième de couverture, elle, ne ment pas en affirmant que « gênant, passionnant, troublant, autant le dire, roman ou enquête, vous n’avez jamais lu un tel livre. »


Paru dans le Matricule des anges n°177