Paul Nizon
La conquête du réel

L’invention de soi, voilà ce qu’à visé Paul Nizon, toute sa vie durant. Poursuivant moins le désir de vivre dans ce monde que de se créer un monde pour vivre. Pour l’écrivain, la vie ne peut être un compromis. Elle se conquiert ou elle se perd. Sans langage, pas de réalité. Nous vivons dans le réel en somnambules et seul l’art peut nous réveiller. Aussi les romans et journaux de cet auteur né en 1929 et salué par une vingtaine de prix prestigieux en Allemagne ne cherchent-ils à faire passer aucun message, aucune histoire ou idée, sinon celle qu’un quotidien éclairé est possible. Si « écrire est un métier » (Barthes), écrire est surtout le moyen d’atteindre la disposition intérieure à même de libérer qui se sent le plus « blessé, borné, retenu dans sa prison intérieure ».
Loin du quartier des coureurs littéraire, refusant d’endosser un rôle « d’homme de lettres » aussi bien que de façonner des romans à forme vendeuse, Nizon, à la manière d’un Walser, a donc façonné son oeuvre lumineuse dans l’obscurité.
Dans Faux Papiers, le cinquième tome de son journal introspectif, écrit entre 2000 et 2010 et paru en Septembre dernier, l’écrivain suisse-allemand s’interroge sur son statut d’immigré Parisien, le peu de publicité dont jouit sa production littérature, son rapport problématique à la collectivité ou sur son instabilité amoureuse. Autant de fragments pour faire scintiller, encore une fois et certainement l’une des dernières, cet écrivain ni exactement autofictif ni tout à fait romancier qu’est Paul Nizon : un « être de langage ».

Est-ce que vous considérez ce dernier tome de vos journaux, Faux Papiers, comme un bilan de votre « vie de langage » ?
Un bilan ? Non. Vous savez là c’est le cinquième tome de mes journaux. Certains experts m’ont dit que c’était le meilleur. Peut-être est-il plus essentiel, vu mon âge, la fin de ma carrière... Mais un bilan non, je ne pense jamais en ces termes. Je me demande simplement si ça tient, ce que j’ai fait. Si ça va durer ou si c’est juste passager. Ca me préoccupe.

La disparition hypothétique de votre oeuvre ?
Non, pas la disparition, mais voir si ça tient, si ça dure. Beaucoup d’écrivains sont vites oubliés mais pour quelqu’un qui, comme moi, a mis toute son existence dans son écriture, n’a jamais envisagé une autre vie, c’est une idée difficile à supporter. Parce qu’il y a des écrivains qui font des livres valables mais qui a côté ont une autre vie, même une vie bourgeoise, une vie de famille etc., tandis que moi non, l’unique chose qui m’a toujours intéressé c’est l’écriture. Ou plutôt : la transformation de la vie en écriture. L’enjeu de mon oeuvre, c’est l’enjeu de ma vie, alors je me dis : est-ce que tout cela ça en valait la peine ?

Dans la première page de Faux papiers, toujours, vous écrivez : « La vie, presque dressée comme un chien, est axée sur l’écriture » : avez-vous une discipline quotidienne précise d’écriture ? Des horaires ?
Je suis plutôt un type chaotique, avec un sacré retard sur tout ce que j’envisage de faire. Je n’ai pas d’horaires ; ce que j’aime, c’est faire des phrases, récupérer la vie. Le genre du journal me convient parfaitement, parce qu’il ne consiste qu’en ça. Pour un roman, le processus est plus laborieux : il faut préparer intérieurement le livre, faire maturer des épisodes, des pensées, jusqu’à ce que je vois que je peux commencer. Ensuite, l’exécution n’est pas un problème, c’est même un plaisir. Mais savoir dans quelle direction aller, ça peut durer longtemps. Je suis, pour reprendre la métaphore, comme un chien suivant une trace et se demandant : mais ça mène où ? Quand arrive le moment où j’ai vraiment, disons, le flair de la recherche dans le nez, alors ça va. Mais avant ça, aucune discipline. Longtemps je travaillais avec un magnétophone, c’est tout : quand me venait à l’esprit un chapitre, un passage, je l’enregistrais tout de suite. Pour l’écouter, voir comment ça sonnait, si ça coulait, si c’était saisissant ou ennuyeux. Maintenant je ne le fais plus.

Vous avez d’autres méthodes ? Vous travailliez en atelier, pour éviter la maison où, selon le titre de l’un de vos romans « les histoires se défont », c’est toujours le cas ?
L’atelier fait parti de ma méthode : j’ai un rapport très manuel à l’écriture. Les meubles de mes ateliers m’ont accompagné toute ma vie par exemple, ils ont fait mes livres. J’aimais beaucoup aller au travail, me mettre en route. Il y a des écrivains qui se lèvent et se mettent immédiatement devant l’ordinateur : moi non, je dois vraiment me préparer, prendre une douche, m’habiller, puis QUITTER la maison pour aller dans ma cellule. En parcourant la ville, je berce des pensées, je me prépare intérieurement et j’emmagasine des impressions -  tout ça fait parti du travail. Le dernier atelier que j’ai eu c’était dans le 18ème, pour la Fourrure de la truite, pas loin du métro Abbesses. Un petit deux pièces, très beau. En écrivant ce livre j’étais désespéré, en plein divorce, mais quand je commençais à écrire dans mon petit atelier, je retrouvais la joie. L’endroit était lumineux.

Vous écrivez chaque jour ? Est-ce que, comme Barthes s’en inquiétait, vous cherchez à « tenir à la page » ?
En principe oui, j’écris chaque jour. Quotidiennement : bouger la voiture, bouger la machine, etc. Maintenant, vieillissant, je suis beaucoup plus lent. Et je fais beaucoup de travaux annexes. Par exemple là, je prépare un livre en allemand qui répertorie tous les passages de mon oeuvre qui traitent de Paris. Ca s'appellera Parisianna, ça sortira début 2015, et donc c’était très difficile de composer ça, de choisir dans les matériaux passés, de rassembler. Ca prend beaucoup d’énergie. Quand je fais des choses comme ça je n’écris pas, ou très peu. Maintenant j’aimerais quand même reprendre ce livre annoncé depuis longtemps : Le clou dans la tête. Seulement, il y a comme... quelque chose de barré dans ma tête. Parce que le sujet du livre a changé et que j’aimerais, disons, m’éloigner de mes traces biographiques, me libérer. Faire un envol tout à fait libre avec des bribes de ma matière première. Je crois que ça peut donner quelque chose. En tant qu’artiste, j’ai toujours été confiant.

Comment ça ?
J’ai toujours été sur de mes capacités. Je suis de la génération de Gunther Grass, prix Nobel qui a joué un grand rôle dans la libération de la littérature allemande, parce que tout le monde était enfermé, en Allemagne, dans le thème de la culpabilité. Tout le monde était bloqué et le style des allemands après l’an zéro était très « réduit ». On ne se permettait rien. Et Grass a rompu avec ce verdict et a commencé avec un genre de littérature fantaisiste. Il avait un succès formidable. Mais quand je l’ai rencontré, j’ai pensé... Non, moi je suis plus fort. J’avais des scrupules à penser ça, et en même temps.. Je suis un type vaniteux, je crois. Aujourd’hui on m’appelle en Allemagne « le meilleur styliste de la langue allemande », pas « un des », mais LE meilleur. Bon, je l’autre côté je suis nul en invention. Incapable d’inventer une histoire...

Parce que vous ne le cherchez pas, si ? Dans Maria Maria, où une rencontre fugitive devient l’allégorie de la rencontre, vous écrivez : « Nous sommes tous les deux des archéologues de cette rencontre fugitive qui eu lieu et qui a lieu toujours » : diriez-vous que vous êtes de manière générale dans une démarche, disons « Proustienne », d’essentialisation du vécu ?
Oui, c’est tout à fait ça. A la recherche des essences du vécu, c’est ça. Je suis aussi existentialiste, d’une certaine manière, dans ma manière de vivre, ma conception de l’écrivain qui s’invente lui-même, mais oui, je m'intéresse à l’essence du temps vécu. C’est pour ça aussi que j’ai publié un nombre limité de livres. Et il y a quelque chose de particulièrement essentiel dans mes romans : les journaux, c’est davantage un méli mélo biographique. Après il ne faut pas oublier que même mes journaux procèdent de choix, celui d’aller à l’essentiel, de se ramasser : je choisis un dixième de mon matériau et le reste n’est pas utilisé. 

Cette réflexion sur l’art, dans cette constante recherche des essences du vécu participe d’une recherche, en général, de vérité ? Vous vous sentez proche de la démarche quasi-scientifique d’un Musil, par exemple ?
J’ai des problèmes terribles avec Musil, j’ai fait un effort pour lire l’Homme sans qualités plusieurs fois mais ça m’a ennuyé à mort. L’histoire d’amour entre frères et soeurs à la rigueur oui, mais le reste non, je peux pas lire ça. Après, j’ai gardé un certain respect, une proximité, avec la démarche scientifique. Canetti - qui a été ma rencontre la plus importante - a étudié la chimie. Comme mon père. Mais non, je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a une démarche scientifique dans mon écriture. Après la recherche sur soi, l’auto-génèse, c’est quelque chose qui me travaille. Dans l’écriture, on cherche à s’inventer. Puis il y a aussi, et surtout, l’amour. Où c’est l’autre qui vous invente. Et ça...

Dans le Ramassement de soi, vous écriviez « Je suis tout à fait capable d'amitiés mais les collectivités comme l'école, l'université ou l'armée étaient des formations forcées qui entravaient la bonne marche des processus psychiques en question, donc ma disposition créatrice » : partout dans votre oeuvre, et dans ce journal, il y a ce problème avec la famille, au sens large comme au sens stricte...
Mon problème avec le collectif, c’est une faute de naissance. Ca vient de là où j’ai grandit. N’avoir pas connu de structure familiale avec l'accueil et la protection et tout ce qui va avec. J’étais tout de suite jeté dans le monde et dans le vide, etc. Seul, il fallait que je me sauve. J’ai un grand talent pour l’amitié en revanche. Des amitiés m’ont accompagné toute ma vie. Attention, je distingue amour et amitié, mais dans les deux cas, je ne suis pas un « solitaire solitaire » : j’aime la compagnie. Pas la masse évidemment, mais qui aime la foule ? Non, un ou deux amis, pas plus.
Vous vous reconnaissez tout de même une famille, ne serait-ce que d’écrivains ? Les déracinés, peut-être ? Kafka, Beckett, etc. ?
Kafka, je me sens proche, mais pourquoi vous dîtes « déracinés » ? Je suis un immigré moi, j’appartiens à l’école de Paris. Je ne nie pas du tout ma famille physique. Bon, quand j’étais jeune, je pense que j’étais dans la lignée de Thomas Wolfe - le contemporain d’Hemingway et Faulkner mort à 30 ans avec une oeuvre immense avec comme sujet central le devenir de l’artiste. Et après, j’ai trouvé un autre type me correspondant parfaitement c’était Malcolm Lowry, Au dessus du volcan. Lui était vraiment un frère. Pas un maître, parce qu’il n’était pas de la génération de mon père, mais un grand frère. Pus âgé que moi, surement plus fort et génial. Après je crois que c’est presque une loi : les vrais écrivains proviennent de situations familiales peu claires. Prenez Modiano, délaissé de sa mère, avec un père un peu gangster. Moi aussi j’étais un enfant délaissé. Mon père était un étranger, mort très jeune et longtemps malade. D’aucune aide pour un petit gamin. Quant à ma mère, elle était... dans ses rêveries. J’étais pratiquement un enfant de la rue, sauvage. Très petit déjà, j’étais autonome. Mais curieux, mais vital. Pas triste hein, pas du tout.

Suffisant, peut-être, dans tous les sens du terme. Celui qui écrirait plus tard, dans Marcher à l’écriture, « La vie, elle se conquiert ou elle se perd ». Aujourd’hui, vous avez le sentiment, grâce à l’écriture, d’avoir conquis votre vie ?
Oui, je pense l’avoir conquise. Vous savez, quand j’étais un jeune adolescent s’approchant du bac, et que la fenêtre pour la vie était déjà un peu ouverte, je ne pouvais PAS comprendre que quelqu’un cherche « un poste ». Aujourd’hui dans la crise, je veux bien comprendre, mais à l’époque, je partais de l’idée que vivre, c’était avant tout inventer. S’inventer soi ou inventer un produit. Mon père était scientifique, l’exemple devant mes yeux était un type qui créait dans son laboratoire, pour la médecine. Puis j’avais des amis artistes. Il y avait aussi ce possible : inventer un produit artistique. Je ne pouvais pas concevoir qu’on puisse se vendre pour aider quelqu’un à faire quelque chose. Je détestais les subalternes qui auraient pu faire autrement et cherchaient « un petit boulot », c’était pas la même époque hein, mais pour moi c’était abandonner la liberté. Trouver un petit trou pour se barricader contre la vie, et manquer la vie.

Un sentiment Walserien, la peur de « croupir dans une étroite vie de bureau », comme il l’écrit dans les Enfants Tanner...
C’était mon sentiment. Une idée enfantine, bien sur, mais c’était ça. J’étais persuadé que la vie était un ensemble irritant, mystérieux, formidable... qu’on devait conquérir ! Le devoir de vie était le grand devoir : il n’y avait pas d’autres devoirs. Mais au fond, c’était déjà une vocation artistique : regarder, vivre, décrire, dire la vie, et pas trouver un trou pour se cacher contre la vie. C’était vouloir écrire. Pendant longtemps j’ai voulu écrire sans savoir quoi. J’écrivais une prose qui était comme « de la musique » mais qui ne disait rien. Après j’ai fait des études d’histoire de l’art et tout ça, j’ai fini par trouver une matière parlante, qui est devenue un livre. Là j’ai tout abandonné ; j’avais une carrière, j’étais convoqué comme critique d’art principal d’un grand journal allemand, et j’ai tout déserté pour écrire mon premier roman. J’étais marié avec des enfants, sans argent... J’avais des responsabilités, comme on dit aujourd’hui. Et bien je suis parti. J’ai trouvé d’autres femmes - qui n’avaient jamais d’argent. Ah ah ah, c’est triste, hein ?

Ca rejoint la dernière phrase de Faux Papiers : « Je cours dans l’obscurité après la littérature et non après le succès, pourrait-on dire de façon bienveillante ». Pourquoi ?
Je ne sais pas d’où ça vient, ce puritanisme. Sûrement de mon premier livre, Canto, est considéré dans la littérature allemande comme un livre, disons, génial et pour lequel mon éditeur en Allemagne me disait avant sa parution « Tu auras un succès formidable avec ce livre, le monde sera à tes pieds ». Or rien ne s’est passé - et ce mauvais accueil m’a déterminé. J’avais de grands espoirs, un peu ridicules hein, enfantins, idiots. Par exemple, quand je suis venu à Paris j’ai pensé « tiens, à Paris j’aurai un manoir et une magnifique Facel Vega - la voiture de sport dans laquelle Camus est mort », j’avais déjà un bon morceau de carrière derrière moi, mais j'espérais toujours, vaguement, vendre. Et puis toujours pas. Si j’avais eu du succès, je n’aurais sans doute pas fustigé la littérature qui se vend.
Comment expliquez-vous que le roman à histoires, avec la forme rigide qu’on connait, continue à dominer le paysage littéraire et critique contemporain ? Parce que votre absence de succès populaire vient aussi, de vos formes hybrides...
Parce que le public veut du roman, veut du divertissement. Je pense aujourd’hui que mon manque non de renommée, mais de popularité, consiste en mon rapport avec le public. Quelque part je déteste le public. Et ça c’est une faute terrible. Quand je regarde à la télévision des documentaires sur des stars, de chanson, etc. qui ont des vies abominable, l’unique chose qui compte pour eux c’est le public. Ils ont un public visible. Ils créent pour le public. De même, la plupart des écrivains s'adressent et racontent pour un public. Si on refuse ça on ne peut pas s’attendre à ce que le public vous aime. Même s’il y a toujours des exceptions. Beckett ou Thomas Bernhardt, que j’ai bien connu et qui avait un succès formidable. Mais grâce à ses scandales, à son théâtre...

Au fond, vous l’écrivez, vous êtes plutôt satisfait de ce mode de vie modeste, de ce quotidien « obscur ». Vous diriez qu’il sert votre écriture ?
Oui, c’est ridicule, la course à la renommée. Et au fond j’ai eu du succès. Par exemple, j’ai eu une vingtaine de prix considérables en Allemagne. Et puis on sait comment c’est : Malcolm Lowry, maintenant partout reconnu partout dans le monde, n’avait aucune reconnaissance de son vivant.  Il luttait même pour la survie. Après, je crois que c’est tout de même une faute de caractère quand on est comme ça : on finit par se persuader que pour la qualité littéraire il faut n’avoir pas de succès, qu’il faut vivre modestement, mais pourquoi ? Et c’était méchant vis à vis de ma famille, j’avais une responsabilité, et si j’avais pu avoir du succès comme « mon ami Beigbeder » ça lui aurait fait plaisir je pense. Non, je crois que j’ai vraiment un défaut terrible, de renfermement, qui m’a valu des bévues sentimentales aussi. J’avais tout quand j’étais jeune : j’étais jeune beau fort, intelligent. Mais j’étais aussi, disons... mélancolique. Voilà le défaut.<


A paraître dans le Matricule des Anges n°159, Janvier 2015