Kate Braverman, BLEU EPERDUMENT, ed. Quidam, 245 pages.

Tout feu tout femme

Et si la femme était une réaction de combustion vive, produisant de la chaleur et émettant de la lumière. Et si la femme était à l’origine de la production du feu ? Quelle alors en serait sa couleur ? Bleu, répond Kate Braverman — éperdument.

Toucher les intouchables les victimes du cancer, les drogués, les homosexuels inacceptés, les fille-mères c’est ce à quoi oeuvre Kate Braverman depuis plus de trente ans, à travers ses romans, poèmes, essais et autres performances. Se définissant elle-même comme une « hors-la-loi littéraire », l’auteur de Lithium pour Médée aspire à écrire comme on commet un crime, l’écriture digne d'intérêt n’étant jamais pour elle que celle des blessées ou des révolutionnaires, de préférence les deux à la fois. Celle de qui n’hésitera jamais à mettre en danger son quotidien pour mettre au monde sa vision. 

Réconcilier le crime et la féminité c’est, dans Bleu éperdument, le projet de l’écrivain californienne qui, influencée par les incendies littéraires de Tennessee Williams, Saul Bellow ou Sylvia Plath, dévastera les apparences, infestera les bonnes manières, saccagera les certitudes et pillera les intimités. Pour cela travaillant sur 250 pages en peintre de la criminalité. Imageant l’angoisse des citadins trop installés, portraiturant les rituels de la violence conjugale, colorant l’accablement du passage à la quarantaine ou, plus banalement, « révélant l’existence d’un paysage caché » d'une manière qui « tient du viol ». 
Réconcilier le crime et les femmes, ce sera aussi pour Braverman (nom dans lequel on peut opportunément lire « braver than a man ») oser camper la féminité dans les ténèbres. Avoir l’audace de mettre en scène des héroïnes pourvues d’autres qualités que celles d’éclairer la vie des hommes. Raconter l’histoire, donc, de ces femmes qui ont le cran d’échapper aux rôles traditionnels dans lesquels la littérature les restreint généralement. Refusant de n’être que figures de poésie, d'érotisme ou de douceur. Refusant d’être réduites à leur grâce. Laurel, Jessica, Joan, Erica, Suzanne, Diana, Kate et les autres personnages autour de qui tournent les onze récits de Bleu Eperdument seront donc alcooliques, cocaïnomanes, apprentie-assassins, voleuses imaginaires ou mère célibataires. Au bord de l’évanouissement et seules, chaque fois, à affronter leur nuit intérieure.

Dans un état proche de celui de Sylvia Plath dans sa Cloche de détresse (que Kate Braverman cite comme son modèle privilégié), les femmes peintes par Kate sombreront dans la dépression. Et plus précisément, dans la dépression inférée par l'impossibilité de réaliser, tout comme d’oublier, leurs fantasmes dans un monde qui se refuse à les laisser vivre. Dépressives parce qu’indomptées, en somme. En détresse parce que « titubant sous le charme de ce qui n’est pas plausible », instables parce qu’habitant « la cité de l'Espoir, [cet] hôpital dont on ne ressort jamais. »

Toutes refusent de colmater leurs failles par le divertissement chronique, la comédie ou l'hystérie habituelles de notre siècle. Plutôt que de calfeutrer leurs crises à force d’emplois du temps aseptisants, les figures de Braverman, s’engouffreront dans les brèches ouvertes par le mal de vivre. L'océan de leur détresse sera alors bleu, qui au gré des vagues de lyrisme, scintillera d'une dizaine, d'une vingtaine de nuances différentes. Il y aura le violacé des ecchymoses, l'outremer du rêve contrarié ou  l'indigo de la dépendance, le « blues d'hiver » et le grand bleu — celui de l'océan sur lequel elles rêvent de s'évader, « se délestant du superflu, pour savoir qu'enfin, oui, enfin, [elles] cour[ent] pour sauver [leur] peau ».

Se sauver, oui mais d'où et pourquoi ? Des petites atrocités du quotidien conjugal, en premier lieu. De la misogynie banale qui veut qu’un mari puisse profiter de sa force physique, puissance financière ou sociale pour contrôler son épouse, de manière ostensible ou voilée. De la dépendance aux produits de l’oubli, narcotiques divers et avariés, que ces brutalités entrainent. Des villes de solitude et d’aliénation également. De Los Angeles, San Fransisco ou Cotatai, c’est à dire des principales mégalopoles de la Californie, dont Kate Braverman dresse dans ce recueil un portrait féroce et intransigeant. Si dans les années 50, la cité des anges et ses consoeurs pouvaient encore passer pour les agglomérations exotiques d'un pays civilisé, celles-ci ont désormais été rongées par le « rock'n roll, le vandalisme, les graffitis, les dépôts d'ordure sauvage (…) et les drogues font partie du paysage » (Dire ce qui est), ravagées par « des épisodes de mauvais goûts ayant fait amalgame avec une nature tapageuse (...) des expérimentations cosmétiques et des péripéties minables ». Elles ne sont plus des cités « ordinaires et pleines de tact, de fade », mais des îlots cacophoniques et tapageurs que Kate Braverman décrit avec une cruauté, une rage, qui par endroit flirtent franchement avec l’aigreur. 

Et ses figures féminines, quoi qu’il en soit, de fantasmer un ciel moins pollué par la misère du capitalisme et l'ennui de l'abondance matérielle. De rêver à l'archipel d'Hawaï, par exemple. Au soleil de Maui, aux plages de Kauai. Ne sombrant pour autant dans l'hallucination utopique, conscientes de l'inadéquation de leurs fantasme avec l'époque, conscientes aussi du naufrage potentiel que constituent leurs rêves. 

Mais mieux vaut sombrer qu’étouffer. Mieux vaut souffrir que se résigner. Vaciller dans la cruauté plutôt que se fixer dans la démission. Etre une femme du vertige plutôt qu'une épouse de la stabilité : s’extraire de la génération qui a peur d’avoir mal.


Affronter le monde, fusse-t-il en pure perte, voilà ce à quoi nous incite l’auteur de Bleu éperdument au travers de ces onze dérives de femmes. Et en ce sens, Kate Braverman, dont Grey Marcus disait de Lithium pour Médée qu’il montrait « une puissance et une intensité qu’on ne voit pas souvent, si ce n’est dans le rock’n’roll », se dévoile comme une écrivaine paradoxalement virile au sens qu’en donnait Gainsbourg. A savoir la virilité qui consiste à « cracher la réalité aussi cruelle soit-elle ». A se faire guerrier du langage. Avoir le courage de nommer ce qui est.

« Nous sommes coupées en deux, songe-t-elle, nous sommes distendues, nous sommes magnifiées. Nous nous asseyons au creux de fontaines d’où l’eau jaillit par trop d’orifices. Nous posons la machine à écrire à même le sol, sous la table de la salle à manger, et vivons là. En sécurité avec le bois au-dessus de nos têtes. Nous restons assises là onze jours et onze nuits de rangs, à nous perforer les veines des bras et des jambes. Nous écrivons des poèmes, à l’encre de sang. Nous nous croyons alors justifiées. Nos bras sont infectés. Nous savons bien n’être pas tout à fait à l’image de Dieu. Nous, profusions de trous. Notre genre est monumental. N’est-ce pas d’ailleurs ce que notre sculpture nous raconte ? Nous sommes l’appétit dépourvu de crâne. Nous sommes amputées. Nous enfantons sans maris. Nous donnons naissance à nos bébés dans la solitude absolue, comme une espèce de renégats. Nous n’avons ni tribus ni totems. Aucun rituel de consolation. Lorsque nous naissons ou mourrons, personne n’allume de cierge. Plus personne ne se souvient des litanies, des formules pour invoquer et divertir les dieux. Nous vivons seules. Célibataires durant des décennies. Larguées sur Terre puis désertées. Peut-être sommes nous une mélopée ? Quelqu’un nous a écoutées choir. Peut-être sommes-nous une forme de pluie avilie ? »


A paraître dans le Matricule des anges n°160, Février 2015