Gay Talese, TON PERE HONORERAS, ed. Sous sol, 605 pages.

Déclin de famille

Peut-on faire de sa famille une profession ? Penser que non, ce serait compter sans la Mafia, dont la mission principale est de défendre les intérêts de la famille, avec petit et grand f. Ainsi la mission principale du mafieux Salvator Bonnano, dit « Bill », et dont Gay Talese restitue l’essor puis la déconfiture dans Ton père honoreras, ce sera d’être à la fois un bon père, un bon époux et un bon fils de famille. Et plus précisément de la sicilienne fratrie « des Bananes », l’une des cinq grandes puissances mafiosi qui contrôlaient les Etats Unis dans les années 70. Bon père, bon époux et bon fils c’est à dire à la fois celui que ses trois enfants et son épouse, Rosalie, honorent, mais bien aussi celui qui sait aussi honorer son propre père, Joseph Bonnano soit le haut patron de la Cosa Nostra à la fin des années 60. N’hésitant à prendre les armes et les risques qui s’en suivent pour cela.

Si Francis Ford Coppola (Le Parrain, d’après Mario Puzo) ou David Chase (Les Sopranos) ont largement, et ce dès les années 70, exploré le thème des mafiosi à travers des fictions destinées au grand public, Gay Talese est néanmoins le premier auteur de non-fiction a « avoir jeté un éclairage de l’intérieur sur cette société secrète qu’était la mafia à la fin du XXème siècle. » Ayant, dans ce but, enquêté quelques cinq ou six années auprès des Bonnano et de leurs proches, pour mieux comprendre les rouages de la mafia et, avant eux, « à quoi peut-bien ressembler la vie d’un homme encore jeune (Bill, donc) au sein de la mafia ». Dans cette enquête de 600 pages, tout est véridique. Et l’enfant de trois ans qui, par mégarde, tire un coup de fusil dans la maison familiale assoupie, et l’associé le plus fidèle de Joseph Bonnano qui succombe d’une crise cardiaque en apprenant la condamnation de son patron, et les observations incongrues du cadet Bonnano, qui à force de voir son père absent passer des appels anonymes, se persuade que ce dernier vit quotidiennement « dans une très grande cabine téléphone vitrée où on lui parle par téléphone sans payer le sou ».

Non satisfait de peindre le New York des 70‘s (cette « ville idéale pour ceux qui se cachent ») et de retracer l’identité narrative de la famille Bonnano, c’est aussi une véritable psychologie sociale du milieu mafieux que Gay Talese tisse. De la publicité de soi que l’on refuse et répugne (« Ne laisse jamais transparaître ce que tu es ni ce que tu éprouves, disant Joseph Bonnano à son fils et Bill s’efforçait de suivre ce conseil. ») à la solidarité familiale indestructible (« La piété familiale comptait beaucoup plus. Jamais il ne se serait écarté de son père. ») en passant par l’asphyxie inhérente à la famille faite profession et à la profession faite famille (étouffant, Salvatore se verra tantôt "contraint" de prendre une maîtresse, tantôt obligé de prendre le large). Ton père honoreras restituant aussi bien les codes du milieu, donc, que leurs retentissements intérieurs. Et l’on s’extrait du roman d’aventures à sensations fortes pour rallier une enquête d’aventures à modélisations fortes.

Aussi Bill Bonnano, loin d’être présenté comme un sur-homme à cigares et dollars, ne cessera au contraire d’être mis en scène ébranlé. Par le doute, la lâcheté ou l’échec. N’étant devenu mafiosi que par solidarité familiale et n’ayant aucune « majesté naturelle » pour cela, pas le moindre désir à l’égard du danger pour lui-même. A la fin de l’enquête, apprendre sa condamnation, et l’arrêt forcé de ses activités, ira d’ailleurs jusqu’à le soulager. Il fallait en finir. C’est que pour les protagonistes de Ton père honnoreras — rappelant d’ailleurs ceux d’une autre famille sicilienne en chute libre, celle du Guépard de Lampedusa « les temps changeaient, la dynastie se désintégrait, l’insularité des familles italiennes ne survivrait vraisemblablement pas à la troisième génération et peut-être était-ce heureux pour ses enfants ». 

Et c’est ici la principale qualité de l’enquête de Gay Talese : avoir réussi à composer un récit saturé d’adrénaline sans pour autant faire l’économie des nuances psychologiques et de la subtilité descriptive — de l’écriture en somme. Cette enquête, honoreras.

A paraitre dans le Matricule des anges n°162, Avril 2015